Celtica : la cité des marins

 

« C’est Bakir Meyo, bonjour. J’espère que vous allez bien. Moi pas très fort… la fin de l’année 602 approche et nous allons entrer dans le cœur de l’hiver.

Je suis tombé malade. Mes bronches sont en feu et la toux ne veut pas me lâcher. La fièvre à présent. Je ne peux pas me permettre de me chauffer correctement dans le minuscule taudis où je vais certainement finir mes jours.

Encore si misérable malgré mon grand âge. Je n’ai pratiquement rien pour me soigner et de toute façon, je n’ai aucune confiance dans les médicaments « spécial pauvres » auxquels j’ai accès.

J’espère que je vais passer cet hiver. Il le faut. Sinon vous n’aurez jamais la fin de cette histoire.
Je suis emmitouflé dans des couvertures en buvant des boissons chaudes mais ça ne suffit pas. Froid. Je grelotte en regardant les stalactites de glace qui pendent à l’encadrement de la fenêtre, dehors. Il neige encore.
Tellement crispé par le froid que mon dos me fait mal.

Je ne sais plus si je vous en avais déjà parlé, mais depuis très jeune j’avais commencé à avoir des problèmes de dos. Depuis la Glacière déjà. Dès les premières années que j’ai passées dans le Tharseim.
Mais à l’époque j’étais plein de vigueur et mes douleurs n’étaient que passagères. Cela s’est aggravé avec le temps, les petits accidents se sont accumulés. Je n’ai pu accéder qu’à des emplois très durs physiquement, pendant la plus grande partie de ma vie. Maintenant je suis voûté en permanence.

Vieille petite chose qui semble plier sous le poids d’un fardeau trop lourd. Quand je me regarde dans un miroir, j’ai moi-même du mal à reconnaître le jeune homme que j’ai été.

Mais lorsque j’ai découvert Celtica je n’avais que vingt-trois ans. J’avais encore le regard vif, la tête bien droite et le dos solide.

Nous étions au tout début de l’automne lorsque j’ai quitté Wudest dans le super-camion de Josh Rollmann.
Dans les grandes plaines nordiques, le temps change brutalement à partir de l’équinoxe. L’été est déjà frais et assez pluvieux, d’autant que la brume de pollution voile le soleil même quand il fait beau.

Il tombait de la pluie ou de la neige fondue par intermittence depuis une semaine quand nous sommes partis. Puis les averses se sont transformées en orages et les orages en tempêtes. Le mauvais temps nous a accompagnés pendant tout le voyage ou presque.

lightning
Il y eut cette année-là de terribles inondations dans les plaines de l’est du Tharseim. Le sol est tellement recouvert de béton et d’asphalte qu’il ne parvient plus à absorber les surplus d’eau. Quand les canaux et les égouts débordent c’est la catastrophe.

Le camion de Josh était équipé de roues énormes, mais aussi d’un système de coussins d’air lui permettant de passer en mode amphibie. Nous traversions les cités-dortoirs et les complexes industriels inondés, où des gens avaient tout perdu et même parfois la vie.
Si je n’avais pas insisté, nous ne nous serions pas arrêtés plusieurs fois pour porter secours à des gens qui risquaient leur vie pour ne pas abandonner leur véhicule, leur logement ou leur commerce. Les secours étaient complètement débordés. Désolé pour le mauvais jeu de mot, c’est venu tout seul.

En tant que transporteur-livreur, Josh n’avait pas le droit de se permettre le moindre retard sur l’itinéraire prévu. En acceptant de venir en aide à des gens, il prenait le risque de perdre son travail et devait redoubler d’efforts pour rattraper le retard. Concrètement, chaque détour ou contretemps était ensuite rattrapé sur ses heures de sommeil.
Ce genre de situation montre bien l’absurdité d’un système où l’argent est plus important que la vie des individus. Le routier qui ne respecte pas ses horaires et ses délais perd son job, qu’il ait sauvé la vie de toute une famille ce n’est pas le problème de l’entreprise.

Alors nous nous arrêtions le moins possible. À travers les vitres de ce camion, j’ai été le témoin impuissant de scènes épouvantables.

 

Le Tharseim est tellement immense qu’il nous fallut trois semaines de route pour atteindre Celtica. Et nous ne traversions que l’est du pays.

Ce périple me donna l’occasion de décrocher des différentes drogues que j’avais consommées. Heureusement, j’avais évité les produits les plus addictifs et le sevrage se passa relativement bien.

 

La capitale maritime des nordiques est située au sud-est du Tharseim, au bord de la Mer du Silence. Probablement la partie du pays où le climat est le plus clément. Cette mer doit son nom à ses eaux calmes en comparaison de l’océan tumultueux auquel elle donne accès.

La Mer du Silence forme un grand golfe entre le Cap de Lorendal au nord et la Péninsule de Cruzco au sud. La frontière entre la péninsule nemosiane et le Tharseim est délimitée par l’embouchure de la Mer Orange.

Du fait de sa proximité avec la frontière, Celtica sert de porte d’entrée à de nombreux migrants espérant entrer dans le Tharseim. Ombrouge pour ceux qui viennent de l’ouest ou du centre, Celtica à l’est.

Certains migrants tentent même de remonter la Mer Orange dans des embarcations de fortune pour essayer d’entrer illégalement par la mer. Beaucoup se noient. Josh m’avait même dit qu’il soupçonnait les autorités nordiques de couler elles-mêmes les navires clandestins.

 

Celtica est une mégapole un peu moins glauque que Wudest. Malgré la grisaille omniprésente, commune à toutes les villes de ce pays, elle bénéficie d’un meilleur climat et surtout d’un accès à la mer.
Par chance il faisait beau le jour de notre arrivée. Je n’avais pas vu le déferlement des vagues ni senti l’iode marin depuis huit ans. Ces sensations ravivèrent des souvenirs de mon enfance et c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai passé des heures à contempler la mer.

Storm on the beach

 

Josh avait droit à quelques jours sur place pour effectuer ses livraisons, prendre un peu de repos et repartir avec d’autres marchandises. Il en a profité pour me faire visiter la cité et ses environs.

La mégapole elle-même ressemble à toutes les autres. En revanche une partie de la côte est constituée de falaises abruptes et les Thars ne les ont pas détruites. Un coin de nature préservé à quelques kilomètres à peine des gigantesques tours de verre et de métal.

Ces falaises allaient devenir mon refuge, l’endroit où je suis venu prendre mon petit bol d’air régulier, pendant les années que j’ai passées à Celtica.

 

Au bout de trois jours, Josh m’avait dégoté une petite chambre juste en périphérie du ghetto réservé normalement aux migrants. Officiellement il n’y a pas de ghettos, mais les logements dans les quartiers thars sont en général trop chers pour les étrangers. J’ai eu la chance d’habiter un modeste quartier nordique pendant quelques temps.
Josh était ami avec une famille d’ouvriers thars, qui après trois générations de labeur acharné, étaient parvenus à devenir propriétaires dans un petit immeuble de leur quartier accolé aux bidonvilles des étrangers. Ils acceptèrent de me louer ce minuscule logement et m’aidèrent même à trouver mon premier boulot à Celtica.

Puis Josh a dû repartir. Nous nous sommes promis de rester en contact par le biais de ses amis, quand il serait de passage dans la région. Après une accolade virile mais non moins émouvante, il a repris la route.

J’ignorais alors que je ne le reverrais jamais plus.

Il n’en avait parlé à personne, mais les quantités d’alcool qu’il ingurgitait à longueur de temps avaient totalement détruit son foie. Il mourut d’un cancer fulgurant trois mois plus tard, laissant derrière lui une veuve et deux orphelines.

J’ai arrêté de boire.

Je repense encore à ce grand bonhomme avec des larmes aux yeux, soixante-dix ans plus tard. Il m’avait sorti de la panade, m’avait aidé à me relever. Il avait même refusé que je dépense mes économies ridicules pour participer à notre voyage, si ce n’est pour payer ma nourriture.

Ce gars m’avait donné un des plus beaux coups de pouce de ma vie, et je n’ai jamais pu lui rendre la pareille. À peine lui dire merci.

Paix à ton âme, mon ami.

 

♦♦♦

 

Celtica était au départ le nom de toute la région, avant qu’elle ne soit plus qu’une seule et unique mégapole. Une région qui a failli devenir un pays à part entière. Il y a dans ce coin une forte identité culturelle, héritée semble-t-il d’une très ancienne peuplade de la Terre antique.

D’après ce qu’on m’a raconté, les fondateurs de la première ébauche d’agglomération étaient tous issus d’une même partie de l’hémisphère nord, sur notre monde d’origine. Des pays différents mais qui partageaient des racines communes.

Pendant les premiers siècles de la colonisation, il paraît que c’était une région magnifique. Tout en étant très fiers de leur culture, ses habitants étaient ouverts aux étrangers et ils ont toujours été des grands voyageurs. Si vous croisez un Thars loin de son pays, vous avez deux chances sur trois qu’il vienne de Celtica.

Le Tharseim n’a jamais voulu leur laisser l’autonomie. L’histoire locale est pleine de rebondissements politiques, parfois même d’affrontements armés.

Au fil du temps, compromis et accords commerciaux ont fini par avoir raison des velléités d’indépendance de Celtica. Les autres nordiques les ont intégrés, grignotés, assimilés. Sans violence, lentement mais sûrement. Comme ils sont en train de le faire avec la Nemosia.

 

factory

 

Mon premier emploi à Celtica n’était pas terrible, mais j’ai pu gagner un peu d’argent dès mon arrivée.

On n’embarque pas du jour au lendemain sur un navire de pêcheurs quand on est migrant. Il faut d’abord faire ses preuves dans les nombreux élevages de poissons, crustacés ou coquillages qui bordent la côte.

Mais je savais qu’un jour je pourrais prendre la mer à nouveau. J’ai pris mon mal en patience et suis allé travailler dans des exploitations intensives, dont la cadence infernale et les maltraitances sur les animaux n’avaient rien à envier à leurs homologues terrestres de la région de Wudest.
Par la suite j’ai compris pourquoi la progression des migrants souhaitant devenir marins se fait de cette manière.

Si la Mer du Silence porte ce nom, c’est en raison du calme de ses courants à l’origine. Puis la pollution et l’exploitation des ressources en ont fait un monstrueux dépotoir marin. Un vaste cimetière aquatique encombré de débris flottants, de déchets toxiques et de cadavres de migrants clandestins. Elle porte d’autant mieux ce triste nom.

Pour aller pêcher des espèces sauvages n’ayant pas encore disparu, il faut aller très loin des côtes. Beaucoup de chalutiers parcourent des centaines de milles nautiques pour rejoindre l’Océan Armaz, tellement immense que même les Thars n’ont pas encore réussi à le dépeupler de toutes ses espèces.

Il faut partir des semaines en mer, voire des mois, affronter la violence de l’océan et revenir avec des cargaisons de poissons découpés, conditionnés et congelés à même le bateau-usine.

Les pêcheurs ne recrutent donc que des ouvriers qui ont au moins une petite réputation de fiabilité et des affinités avec l’élément marin. Il faut d’abord faire ses preuves dans les élevages côtiers, puis dans les petits navires qui raclent encore les fonds de la Mer du Silence, avant d’embarquer pour l’océan.

 

Ainsi passa l’automne puis l’hiver.

Cette année 532 avait été particulièrement intense pour moi. J’ai failli mourir lynché, puis j’ai failli connaître l’amour. Ensuite je me suis lié d’amitié avec un Thars, tout en devenant l’ennemi d’un compatriote calsy. J’ai connu la rue, les squats. La toxicomanie.

Puis finalement j’étais arrivé à Celtica, et j’allais y rester un petit bout de temps.

Les premiers mois se sont déroulés sans évènement marquant, si ce n’est quand j’ai appris le décès de Josh par les propriétaires de mon logement. Des nordiques avec qui je m’entendais plutôt bien au début, mais ça n’a pas duré.

J’ai gravi lentement les étapes imposées pour pouvoir prendre à nouveau la mer, enfin. J’ai fait de très belles rencontres et d’autres horribles. Je vous raconterai tout ça très bientôt.

Enfin, j’espère. »

 

– Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°6 [journal illégal]

Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.

 



 


6 Responses to Celtica : la cité des marins

  1. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Très beau texte Sandro comme d’habitude.
    Difficile à commenter toutefois. Que dire ? à part te faire des compliments.
    Tu défends des idées, des valeurs dans ce texte, peut-être que si tu nous invitais à y réfléchir en faisant un petit aparté, cela serait plus facile pour les gens qui aime discuter, débattre ou d’apporter leur plus-value et expériences ?
    Voilà, c’est juste une idée comme cela. pour ne pas faire comme sur Facebook j’aime/j’aime pas l’histoire .
    cela serait un peu limité comme commentaire pour un blog de cette qualité.

    • Bonsoir Marjorie, merci.
      J’aime bien les apartés mais pas forcément à chaque fois. Je pense qu’on peut aussi discuter directement d’un texte sans avoir à l’auto-commenter.

      Les « j’aime » comme sur FB ou ailleurs sont utilisés à tort et à travers c’est vrai, ça ne veut plus dire grand-chose. D’un autre côté ils permettent de marquer qu’on apprécie, de soutenir même si on n’a rien à dire de plus.

      J’apprécie beaucoup les marques de soutien. Mais ne te sens pas obligée de commenter si ça ne vient pas 🙂

  2. Merci Sandro de nous faire un peu mieux connaître l’histoire de Bakir car il est vraiment très attachant, d’autant plus qu’il s’agit de son journal posthume. Décidément, les étrangers, les émigrés ont toujours beaucoup de mal à s’intégrer (ou plutôt les populations les intègrent difficilement) que ce soit dans ton roman dans une planète lointaine ou dans notre vie réelle !

    http://danny-kada-auteure.com/prophetic-2018-lannee-de-feu-est-sur-amazon

  3. Bonsoir Danny
    Merci à toi pour ton commentaire. Quand on regarde ce qui se passe à notre époque autour de l’immigration, du racisme et de l’intolérance en général, j’ai bien peur qu’on ne soit pas près de régler ces problèmes. Les humains ont la fâcheuse tendance de se battre entre eux, au lieu d’avancer en tant qu’espèce unie.

  4. J’adore ton texte, Sandro, comme d’habitude 🙂 Je me suis bien sentie imprégnée des lieux, de l’ambiance un peu tristounette, grise, un peu comme si j’étais Bakir Meyo. Le fait que tu racontes des histoires en lien avec les lieux m’aide à m’y retrouver plus facilement.

  5. Coucou Marjorie, merci beaucoup.
    Un jour ou l’autre je finirai ma carte au propre, je la mettrai sur le blog… ce sera encore mieux pour se repérer.
    Ce n’est encore qu’un brouillon, je ne suis pas trop dans le graphisme en ce moment. Mais ça viendra !