Dangereuse activité clandestine

 

« Bien le bonjour, c’est Bakir Meyo. De longs mois se sont écoulés depuis que j’avais interrompu le récit de mon histoire, j’en suis désolé. Peut-être que vous ne ressentirez pas toutes ces longueurs quand mes textes seront publiés, mais si c’est le cas je vous fais mes excuses au nom de tous les membres de notre journal illégal.

La dernière fois, je vous avais raconté ma première rencontre avec Melina et son fiancé Ousmane, ainsi que son frère Pablo. Je commençais alors mes actions pour la Main Opaline en tant que colleur d’affiches. Une activité bien dangereuse en réalité.

J’aurais de nombreuses péripéties à vous raconter à ce sujet, mais je voudrais surtout partager avec vous celle qui m’a le plus marqué, et vous allez bientôt le comprendre, à plus d’un titre.

 

Je faisais le guet quand c’est arrivé.

Pablo était en train de coller une affiche à une trentaine de mètres, alors que je restais discret à l’angle de la rue, avec mon sac à dos bourré d’affiches. Il y avait du monde sur les trottoirs de ce quartier populaire de Celtica. J’étais mal placé et Pablo a vu les deux flics en premier.

Tout à coup je l’ai vu balancer l’affiche qu’il allait placarder, et il s’est mis à courir vers moi. Ensuite seulement, j’ai vu les deux types en uniformes noir et rouge derrière lui. Mon premier réflexe : retirer le sac de mes épaules et m’apprêter à courir également. Par solidarité j’attendis un instant que Pablo arrive à mon niveau, les deux flics sur les talons.

Un seul des deux, en fait. Le plus svelte et sans doute le plus jeune. L’autre, obèse, avait sorti son arme et trottait comme il le pouvait derrière son collègue.

J’hésitais un instant à sortir moi aussi le revolver qu’on m’avait confié. Mais tirer sur quelqu’un, même un flic, je n’en avais aucune envie.

À l’instant où Pablo passait devant moi, au lieu de filer à ses côtés j’ai balancé le sac rempli d’affiches à la tête du policier qui allait rattraper mon ami. Mon sac était bien lourd et le type l’a reçu en pleine tête avec une telle force que son casque a violemment cogné contre le mur de l’autre côté. Le flic sonné s’est écroulé à mes pieds. Sans sa protection, je crois bien que je l’aurais tué net.

L’autre hurla en pointant son arme sur nous. Mais les badauds surpris dans leurs occupations restaient figés sur le trottoir et l’empêchèrent de nous aligner correctement dans son viseur.

Un rayon brûlant toucha quand même Pablo à l’épaule alors qu’on filait côte à côte. La peur nous donna des ailes et nous réussîmes à semer nos poursuivants.

Notre technique habituelle pour disparaître : d’abord changer plusieurs fois de rue, sans cesser de courir et en prenant garde de ne pas revenir sur nos pas. Dans un recoin discret, une ruelle sombre et peu fréquentée, on retournait nos blousons et bonnets amovibles. Les masques anti-pollution cachaient nos visages. Pablo a étouffé un cri de douleur alors que je l’aidais à retourner ses vêtements.

De là, en cas de problème, nous avions pris l’habitude de nous séparer pour nous fondre dans la foule. Mais cette fois, la blessure de mon ami me poussa à rester avec lui.

Nous les avions semés. Une fois la peur et l’adrénaline un peu moins fortes, la douleur saisit Pablo. Son épaule était sévèrement brûlée. Sous la veste à présent déchirée d’un trou carbonisé, les vêtements se mêlaient à la chair brûlée de son épaule. Nous reprîmes notre progression aussi vite que possible, vers le ghetto des immigrés où nous vivions.

 

Nous étions en l’année 539.

Cela faisait déjà deux ans et demi que j’agissais secrètement pour la Main Opaline. Plus de deux ans à coller des affiches interdites avec Pablo ou un autre coéquipier, à croiser Melina et Ousmane une fois par semaine…

Entre temps, j’avais fait mes preuves sur les navires de pêcheurs et mes efforts acharnés avaient fini par payer : j’étais monté en grade dans l’estime des marins nordiques. Je commençais à m’absenter pendant plusieurs semaines en haute mer, sur l’océan. Enfin !

Je vous épargnerai les détails de cette pêche industrielle. Vous avez probablement entendu parler de ces immenses navires qui épuisent les milieux marins, saccageant des écosystèmes entiers. Ces bateaux-usines où les animaux sont directement débités, conditionnés et congelés, et qui causent de véritables génocides sur les espèces… Eh bien, je n’en suis pas fier mais j’y ai travaillé.

 

(crédit photo : Australian Customs and Border Protection)

 

Ces longues périodes de travail ininterrompu me permettaient de profiter de congés (mal) payés, entre deux voyages. Et pendant que j’étais à terre, je me glissais à nouveau dans la peau d’un colleur d’affiches clandestin.

Je commençais aussi à prendre des notes, à écrire des bribes de mon passé et de mon présent. Des réflexions, des sentiments. Des brouillons, en quelque sorte, des textes que vous lisez maintenant. J’étais souvent solitaire et l’écriture me faisait du bien. Elle me permettait d’extérioriser des choses dont je n’avais pas forcément l’occasion de parler directement avec des amis.

Parfois, simplement parce que le contexte ne s’y prêtait pas.

Mais je réalisais aussi avec une pointe de tristesse que certains des sujets qui me tenaient à cœur n’intéressaient pas vraiment la plupart des gens. Voire pas du tout. Pire encore, lorsque j’abordais certaines facettes de la psychologie humaine, et donc nos propres travers à tous, j’avais souvent l’impression de jeter un froid.

En espérant trouver des interlocuteurs curieux et peut-être aussi passionnés que moi par ce genre de sujet, je me retrouvais en fait bien souvent face à une forme discrète, mais bien réelle, de rejet. Je commençais alors à comprendre que malheureusement, la plupart des gens détestent qu’on gratte le vernis des apparences pour essayer de toucher le fond des choses.

Aujourd’hui que ma vie est derrière moi, j’ai eu bien des occasions de refaire ce constat. J’en arrive à conclure que la plupart des hommes et des femmes se complaisent dans une forme d’ignorance qui leur donne l’illusion de maîtriser leur existence, alors qu’ils sont menés par le bout du nez, de la naissance à la mort.

La vérité fait souvent mal, c’est vrai, mais le mensonge tue à petit feu.

Certains préfèrent choisir une « réalité » qui les arrange, et c’est ainsi que l’on s’habitue à vivre dans une contradiction permanente, à la trouver normale. Ainsi que l’on s’habitue à s’entourer de mensonges, et donc aussi à se faire manipuler par ceux des autres. C’est une situation insidieuse et dangereuse. Toxique.

Mais je m’égare encore… veuillez pardonner les digressions d’un vieillard.

 

◊♦◊

 

Ces deux années qui venaient de s’écouler, je ne prendrai pas la peine de les détailler car il ne s’était rien passé de vraiment important pour moi. J’avais fait quelques rencontres, pourtant je n’arrivais pas vraiment à me lier avec des gens, à part avec Pablo et Melina. J’avais même eu des petites aventures avec deux jeunes femmes de mon âge, des étrangères comme moi bien sûr, mais ça n’avait pas fonctionné entre nous.

Ces filles que j’avais rencontrées n’étaient pas à blâmer : je ne voulais pas l’admettre mais j’étais déjà amoureux de Melina. Et plus ou moins inconsciemment, je devais me montrer assez peu captivé par ces jeunes femmes qui ne parvenaient pas à l’occulter dans mes pensées.

Deux ans que je la voyais donner son amour à Ousmane, ce type arrogant que je ne supportais pas. Il était plutôt beau, grand et musclé, plein d’assurance. Mais froid, prétentieux et tellement méprisant avec elle…

D’ailleurs, ils se disputaient souvent. Comment dit-on, déjà ? « Le cœur a ses raisons que la raison ignore ». Quelle farce.

La vérité, c’est que trop de gens croient trouver l’amour en se retrouvant en fait dans des histoires de domination et de manipulation. Trop de gens s’investissent dans des relations en croyant trouver un être complémentaire, alors qu’ils ou elles se retrouvent face à quelqu’un qui voit leur sensibilité et leur sincérité comme des faiblesses, des failles dans lesquelles on peut s’engouffrer.

Bref…

 

La première fois que je les avais rencontrés, c’était dans un petit appartement abandonné que les membres de la Main Opaline avaient squatté un moment. Mais il fallut y renoncer un jour et depuis quelques mois, j’avais le « privilège » de connaître la véritable adresse de mes trois compagnons dans l’illégalité.

Pablo était en nage et s’appuyait sur moi en titubant, à bout de forces, la douleur lui vrillant les nerfs, quand nous sommes arrivés devant le petit appartement miteux, au dix-septième étage.

Alors qu’il me passait sa clé magnétique pour ouvrir, nous entendîmes une violente altercation à l’intérieur. Nous échangeâmes un regard angoissé en entendant Melina hurler.

 

 

La police avait-elle trouvé leur appartement ? Ou bien s’agissait-il d’un autre problème, avec d’autres immigrés peut-être ? Vous le saurez dans le prochain numéro. Et j’ai promis à mes collègues du journal que cette fois, ils attendront bien moins longtemps pour lire la suite.

À bientôt. »

 

 

– Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°11 [journal illégal]

Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.

 



 


Commentaires 2 à Dangereuse activité clandestine

  1. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Quel suspens ! Top Sandro, comme d’habitude 🙂

  2. Merci Marjorie.
    Content de voir que tu peux à nouveau laisser des commentaires 🙂