L’apologie du narcissisme

 

« Bonjour les ami(e)s, c’est Bakir Meyo. J’ai passé l’hiver… quelle joie de revoir le printemps ! Les journées qui rallongent, le soleil qui vient nous réchauffer malgré la bise encore glaciale. Ici en plein milieu de Svalgrad, les espaces verts sont rares. Mais au moins à cette saison, ils méritent un peu ce nom.

Enfin bref, ma vie actuelle n’a pas vraiment d’intérêt.

À Celtica, pendant deux ans il ne m’arriva pas grand-chose de positif. Ce fut pour moi une période d’épreuves, de difficultés nouvelles, de prises de conscience. L’année 536 allait marquer un tournant dans ma vie.

J’avais été le seul étranger dans un immeuble nordique, grâce à mon ami routier disparu. Mes voisins se plaignaient de ma présence et Josh n’étant plus là pour me soutenir, les propriétaires ne tardèrent pas à trouver des excuses pour me mettre dehors.

C’est seulement dans le ghetto des migrants que j’ai pu retrouver un logement, bien sûr. D’abord en collocation avec d’autres ouvriers, puis j’ai pu trouver un petit studio pour moi tout seul.

Je m’étais amouraché d’une jeune femme séduisante en 534, qui s’avéra malsaine. Ce n’était pas ma première relation toxique, mais c’est à travers elle que j’en ai pris vraiment conscience.

À cette époque, je n’avais pas encore compris cette différence fondamentale qui existe dans le cœur de certains humains. Je pensais que tous les membres de notre espèce fonctionnaient de la même manière, ressentant de la culpabilité pour leurs fautes, de l’empathie pour leur entourage…

Pas du tout.

 

broken-heart

 

Certains hommes et femmes ne ressentent aucune empathie pour leurs proches, aucune culpabilité pour leur avoir causé du tort. Les narcissiques n’aiment personne d’autre qu’eux-mêmes. Ils perçoivent leurs semblables comme des objets.

 

Par contre, ces gens qui se croient supérieurs ressentent, comme tout un chacun, le besoin d’être reconnus. Ils apprennent donc à mimer l’amour, l’amitié, à faire semblant. Ils peuvent même en faire des tonnes pour qu’on les admire.

Ils se montrent en général sympathiques voire séduisants, ils aiment se sentir entourés, confortés dans leur sentiment de supériorité. Beaucoup se tournent vers la vie politique ou les métiers de scène, mais il en existe dans toutes les catégories de la population.

Leurs parents ne les ont pas aimés, ils les ont rejetés ou au contraire manipulés pour faire d’eux l’enfant « idéal ».

Un seul parent ou référent, pourvu d’un amour sincère et désintéressé, peut faire toute la différence. Mais si aucun modèle ne lui donne de véritable amour, ce sentiment noble est alors confondu avec la possession de l’autre. L’enfant n’a aucune chance d’échapper à ce dysfonctionnement dans sa propre construction psychologique.

Certaines personnes qui liront ces lignes en font partie, forcément.

Je me moque de leur mépris. Ils pensent que c’est une faiblesse d’aimer vraiment les autres, ils ne savent que faire semblant pour les manipuler. Leur esprit figé, convaincu de sa supériorité, refuse de s’ouvrir. Leur cœur est une prison.

 

 

La plupart du temps, le narcissique vous blesse le jour où vous réalisez qu’il ne vous a jamais vraiment aimé(e). Mais tant que vous l’aimez, vous, ça peut fonctionner à votre détriment.

C’est malheureux de voir des amitiés ou des relations amoureuses qui tiennent une vie entière, alors qu’elles restent à sens unique. Mais il faut dire qu’une autre catégorie de la population humaine manque sérieusement d’estime de soi, et malheureusement, la relation avec un(e) narcissique pourra leur donner l’impression de couler de source.

D’un côté, nous avons une personne qui aime sincèrement, mais a peur de ne jamais être assez bien. De l’autre, une personne qui estime que les autres ne l’aiment jamais assez, et considère toujours être quelqu’un de bien (quitte à mentir aux autres et à soi-même, sans vergogne). Voilà une alchimie horriblement fonctionnelle.

Ce n’est pas la seule… il arrive aussi fréquemment que des narcissiques se manipulent entre eux.

Face à un véritable amour, le narcissique va épuiser l’autre car c’est un gouffre sans fond. Malgré les sentiments, la personne sincère finit (plus ou moins tard) par se rendre compte de l’énormité de son erreur.

Tout dépend de votre capacité à le voir, sans vous mentir à vous-même pour lui trouver des excuses. L’amour rend aveugle, dit-on. Ce dicton ne me fait plus sourire.

Toute une vie peut être remise en question au moment de la prise de conscience. Il est probable que certain(e)s s’obstinent à faire semblant de ne rien voir, juste pour préserver leur confort affectif et/ou matériel. Une vie de mariage, ça ne signifie pas forcément une vie d’amour.

 

 

Parfois, les narcissiques sont particulièrement pervers. Soyons bien clairs, nous avons tous une part de perversion en nous. Elle peut prendre bien des aspects et n’est pas forcément liée à la sexualité.

Avec le pervers narcissique on atteint le gratin, ce qu’on fait de pire dans l’être humain. Il/elle n’aime que lui, ne ressent pas non plus de culpabilité d’écraser les autres pour faire son chemin. Mais en plus, pour conforter sa supériorité qu’il pense secrètement indiscutable, il (ou elle) va chercher à les rabaisser, à les pervertir.

Comme ils sont très sûrs d’eux et persuasifs, cela peut aller jusqu’à détruire la personnalité, l’intégrité, la vie de leur conjoint, de leurs collègues, leurs amis, et même de leurs enfants.

Les pervers narcissiques ne sont limités ni par la culpabilité, ni par l’empathie, et ils sont intimement persuadés que personne ne leur arrive à la cheville. Ils se croient plus malins alors qu’ils sont malades.

Ils compensent leur vide intérieur en cherchant à dominer les autres, à les tenir sous leur emprise, car la remise en question de leur défaillance leur est impossible. Leur esprit nie en bloc. Ils vont jusqu’à déformer la réalité et montrent parfois une tendance flagrante à la mythomanie.

 

Le miroir dans lequel se regarde le Narcisse mythologique n’est pas fidèle à la réalité, c’est un miroir déformant. Auto-complaisant.

 

Narcisse-Caravaggio

 

Nous avons des monstres d’égoïsme lâchés un peu partout dans la société. Partout et nulle part, car ils sont encore minoritaires, mais de plus en plus nombreux.

Des enseignants qui manipulent les enfants, des thérapeutes autoproclamés qui se révèlent parfois tordus et sadiques, abusant de la crédulité de personnes fragilisées. Des policiers qui torturent, des commerçants qui arnaquent leurs clients, des médecins qui vous empoisonnent pour vous garder malade et se payer un train de vie luxueux sur votre santé. Même des mendiants.

Au stade ultime nous avons le psychopathe, qui va en plus adopter ouvertement un comportement de prédateur. Il/elle ne cherche pas à dominer seulement une poignée de victimes, mais tout son environnement.

Seule une partie des psychopathes correspond en fait réellement au cliché du tueur en série. Mais chez certains, le sadisme peut effectivement aller jusqu’à prendre plaisir à détruire physiquement les autres, voire à les tuer. Lui aussi fera tout pour avoir l’air d’un bon citoyen, passer inaperçu.

Et ils évoluent tranquillement dans la société, sans être inquiétés tant qu’ils ne se font pas prendre en commettant quelque chose d’illégal. Les autorités semblent même laisser faire, puisqu’elles ne reconnaissent pas cette différence entre les humains, et n’interviennent pas sérieusement tant qu’il n’y a pas de crime. Tant pis pour les victimes.

 

Il existe donc tout un tas de nuances, et bon sang, tout un tas de narcissiques différents.

Pas forcément malintentionnés, mais tous se croient supérieurs au reste de l’humanité. Votre souffrance ou votre joie ne les touchent pas, même s’ils peuvent faire semblant pour vous utiliser. Leur sensibilité est uniquement tournée vers eux-mêmes.

 

 

La perversion de la jeune femme que je fréquentais à cette époque se limitait « heureusement » à l’aspect psychologique. J’étais fou amoureux et au bout de deux ans seulement, j’ai réalisé.

Toujours elle sollicitait mon amour, ma générosité, jouant sur ma culpabilité pour obtenir ce qu’elle voulait, tout en me faisant traverser des périodes épouvantables où elle m’accusait des pires intentions. Les siennes en fait. D’abord implicitement, par sous-entendus, jusqu’au jour où les attaques sont devenues frontales.

Elle m’écrasait puis me séduisait à nouveau, cherchant toujours à me surprendre, à me déstabiliser, dans un jeu de dupes qui m’a vidé de mon énergie, dépouillé de mes modestes économies et pire que tout, de mon amour-propre. Je m’étais laissé embarqué dans la spirale infernale de l’emprise mentale.

Je vous passe nombre de détails. S’il est vrai que cette emprise passe souvent par la relation amoureuse, elle peut être également amicale, familiale ou professionnelle. Tout dépend des leviers que le manipulateur trouvera en vous, selon la situation et vos failles.

Cette relation fut pour moi le déclencheur d’une compréhension plus fine de l’humanité, dans toute sa diversité. Je comprends mieux pourquoi dans l’ensemble, nous sommes encore capables du meilleur comme du pire, malgré notre soi-disant évolution.

Encore aujourd’hui, il m’arrive d’être surpris de voir à quel point des situations injustes et déséquilibrées peuvent tenir de longues années, avant que celui (ou celle) qui se fait littéralement bouffer par l’autre comprenne enfin.

J’en entends déjà certains penser que ceux qui se laissent avoir sont faibles et confrontés à une personnalité forte, un « meneur ». C’est un des préjugés récents de cette société actuelle, déshumanisée. Le narcissisme est confondu avec la force de caractère, alors que ça n’a rien à voir.

Un bon meneur est justement une personne pourvue (entre autres) d’empathie, et pouvant donc comprendre les fonctionnements, les capacités et les besoins de ses coéquipiers, de ses proches.

 

 

Il n’existe pas encore de solution contre ce fléau, malheureusement. Les narcissiques ont construit toute leur vie sur ce schéma et ne savent pas en sortir, ni même en prendre vraiment conscience. Il y a un refus systématique de remise en question, un blocage. Et il se transmet.

J’espère qu’un jour, nous saurons aborder ce problème énorme sans tabou, trouver des solutions pour l’avenir, si ce n’est pour le présent. Car pour le moment, on retrouve ces personnes dans tous les échelons de la société, et on se demande pourquoi nous vivons encore dans un monde aussi inhumain.

Le pire de tout ça, et c’est le sujet principal de ce texte, c’est que j’ai pu observer au fil des décennies dans la société du Tharseim, la montée en puissance de ce narcissisme. Serait-il carrément contagieux ?

J’ai vu certaines valeurs humaines devenir de vagues concepts démodés, provoquant même un petit sourire méprisant quand elles sont évoquées.

Quand je suis arrivé dans ce pays, les choses étaient loin d’être faciles pour les étrangers. Mais aujourd’hui, près de soixante-dix ans plus tard, même les nordiques se sont coupés les uns des autres.

La solidarité, la politesse, l’honnêteté, la tolérance, la franchise font partie de ces idées « utopistes » que j’ai pourtant partagées à travers de véritables relations humaines, avec certaines personnes ici. De moins en moins.

 

Suis-je en train de devenir aigri, ou est-ce vraiment la société entière qui est en train de se pervertir sous mes yeux ?

L’ambiance générale est de plus en plus cynique. On ne peut plus faire confiance à priori. L’arnaque, l’entourloupe, les mensonges sont devenus la norme.

Quand on trouve un artisan compétent et honnête, un médecin qui vous considère comme un patient et pas un client… on ne les lâche plus, tant ils sont devenus rares.

L’impression de vivre dans un monde d’escrocs. Les gens désagréables sont les plus nombreux maintenant, c’est devenu normal, il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds. Tout le monde est prêt à mordre, à écraser les autres, par intérêt ou par peur de se montrer faible.

Les médias encouragent le repli sur soi, l’autosatisfaction, l’égocentrisme. On parle du narcissisme ambiant ouvertement, avec un petit sourire en coin. On ne juge plus une personne à ses valeurs humaines mais à son apparence, ses performances et son argent.

Cette absence de respect entre les individus, ce manque d’empathie, cette apologie silencieuse du narcissisme, représente pour moi un signe supplémentaire de notre décadence.

 

 

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Revenons à cette année 536…

 

Pris dans une toile de mensonges et courant sans cesse derrière une reconnaissance amoureuse impossible, en plus de mon travail pénible dans les exploitations côtières, j’étais tombé en dépression.

Je m’étais épuisé à tenter de combler un vide insatiable, dans le cœur de cette jeune femme qui était en train de me détruire. Je t’aime/ je te hais, au bout d’un moment c’est épuisant. Je ne savais plus où j’en étais, ni qui j’étais.

On se coupe tellement de la réalité que cela peut avoir des répercussions physiques. Le corps lance des avertissements, à sa manière. J’ai commencé à avoir des problèmes de santé alors que j’avais tout juste vingt-cinq ans, et ils n’avaient pas de rapport avec les travaux physiques (pas encore).

Ça m’a bouleversé, terrassé, quand j’ai réalisé pleinement dans quel marasme sont plongés certains cerveaux humains. À quel point j’avais été aveugle.

 

Ma seule rencontre positive de ces deux années, c’était Relg, le Calsy factotum dont je pense vous avoir déjà parlé. On ne se voyait pas souvent. Un peu plus âgé que moi, c’est lui qui m’avait aidé à prendre conscience que j’étais sous la coupe d’une manipulatrice.

C’était dur à avaler, mais j’ai fini par me rendre à l’évidence. Et j’ai quitté le vampire affectif. D’ailleurs par la suite, cette fille a raconté tellement de mensonges horribles sur moi, que j’ai perdu de vue toutes les personnes que nous avions fréquentées ensemble.

Je réussis à trouver du travail sur un navire de pêche, quittant enfin les élevages côtiers.

Le Mer du Silence faisait peine à voir, je n’avais pas encore accès à l’océan, mais au moins étais-je à nouveau au grand air. Après cette prise de conscience qui me fit l’effet d’une révolution intérieure, j’ai fait un grand vide dans mes relations. Et par la suite, bien plus méfiant, il devint plus difficile de me lier avec d’autres personnes. Vous comprendrez dans mes prochains textes que les circonstances s’y sont bien prêtées.

Relg fut vraiment d’un grand soutien pour moi, malgré la rareté de nos rencontres. Comme un phare dans le brouillard nocturne. Son intelligence et sa franchise m’ont permis d’avoir un début de piste pour me relever, me reconstruire.

 

Un soir, alors que j’allais me coucher, on tambourina à ma porte. J’ouvris et Relg me tomba dans les bras, gravement blessé. Il serrait un dossier contre lui, taché de son sang.

Paniqué, je l’allongeais sur le lit escamotable. Il bafouilla quelques mots en essayant de sortir quelque chose de ses poches, puis il mourut dans mes bras.

Je ne vous dis pas le choc. En un instant, alors que j’allais me coucher pour affronter le prochain jour de labeur, je me retrouvais avec un cadavre sur les bras, celui de mon ami. Et un dossier tâché de son sang.

Panique totale. Je tentais de me ressaisir. À l’intérieur du dossier, des listes de noms.Tous des migrants et parmi eux, celui de Relg. L’objet qu’il avait tenté de sortir de sa poche était un bout de papier indiquant une adresse.

Je me retrouvais, bien malgré moi, dans une situation digne d’un criminel. Du sang partout. Dans quelle galère s’était-il fourré ? Quelqu’un l’avait suivi ? Apparemment non.

Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, cherchant une solution, tentant désespérément de recouvrer mon calme. Avez-vous déjà dû faire disparaître un cadavre ? Moi, oui.

En haut d’un immeuble en plein cœur d’une mégapole, il n’y a pas beaucoup de solutions. Toutes sont atroces. Je vous laisse deviner.

La prochaine fois, je vous raconterai comment j’ai pu sortir de cette très mauvaise passe, dans quelle mesure cette série d’évènements allait changer mon existence. Et malgré les apparences, en bien. »

 

– Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°8 [journal illégal]

Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.

 



 


2 Responses to L’apologie du narcissisme

  1. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Hello Sandro
    Quelle joie de retrouver Bakir. je ne puis qu’adhérer à ses propos ayant été moi même victime de pervers narcissique. enfin une catégorie de la population bien pire que les pervers mais bon c’est une autre histoire. Pour remédier à ce narcissisme et égocentrisme rampants comme tu dis j’en ai fait mon second livre. C’est drôle c’était le sujet aussi de mon article hier. Synchronicité ou coïncidence ?
    Contente que tu avances bien et encore plus hâte de tenir ton roman dans mes mains pour avoir le plaisir de le relire.

  2. Salut Marjorie, merci pour ton commentaire.
    J’ai beaucoup apprécié ta relecture, hâte aussi de le tenir dans mes mains…

    Belle synchronicité de nos blogs, car j’ai publié cet article hier aussi. Je viens seulement de lire le tien qui est très touchant. Je n’avais même pas prévu d’écrire sur ce sujet encore mardi, et c’est parti tout seul.

    Je ne savais pas que tu avais déjà terminé ton guide sur l’estime de soi. Excellent, bravo ! Je vais l’acheter.

    Voilà le lien pour les visiteurs :
    10 astuces pour booster l’estime de soi d’un enfant