Légendes valokines (1) : Les explorateurs

 

Vallée des Mousses – Année 79 du calendrier planétaire

 

 

— Je ne suis pas fâché de quitter les marécages, dit Palden.

— Moi non plus, reconnut Shaïli. Mais je m’inquiète un peu de ce qui nous attend dans ces jungles…

Depuis la petite colline qui marquait l’orée de la vallée des Mousses, le frère et la sœur parcouraient du regard le paysage qui s’offrait à leurs yeux.

Comme la Nemosia toujours en cours de colonisation, découverte par leur père quelques années auparavant, il s’agissait d’un immense territoire au climat tropical. Encore vierge de toute présence humaine, la Valoki s’avérait bien plus luxuriante, dépourvue de savanes sèches. Elle ne semblait attendre que d’être explorée à son tour.

Maintenant que Ramesh Angama était trop âgé pour entreprendre lui-même ce genre d’aventure, ses enfants prenaient la relève. Leur père leur avait transmis toutes ses connaissances sur la flore et la faune de cette planète mystérieuse, ainsi que de nombreuses techniques de survie leur permettant de subvenir à leurs besoins vitaux dans ces contrées hostiles.

L’enfance de Palden et Shaïli avait était bercée par les fabuleux récits de leur père. Devenus adultes, ils avaient participé modestement à quelques découvertes en Nemosia pendant plusieurs années, puis ayant fait leurs preuves, avaient pris tout récemment la tête des opérations.

Accompagnés d’une vingtaine d’autres explorateurs, le frère et la sœur contemplaient les forêts sauvages d’un œil critique. Il était temps de choisir un chemin pour leur équipe.

Le bruit d’un moteur attira leur attention derrière eux. Un appareil volant s’apprêtait à atterrir au pied des falaises nemosianes, dans le petit village en pleine construction au cœur de la vallée des Mousses. Une navette de ravitaillement pour cette nouvelle colonie qui allait prendre le nom de Rizom.

— Derrière nous, la civilisation avance, lança fièrement Palden.

— Et devant nous… l’inconnu, dit Shaïli en souriant.

Ils se tournèrent à nouveau vers le sud inexploré.

 

 

La végétation exubérante envahissait le paysage dans une impressionnante explosion de vie. Parfums subtils, formes et couleurs somptueuses. Infinie variété de plantes s’élançant dans toutes les directions, certaines entrelacées dans une lutte sans merci, d’autres en parfaite symbiose. Une rivière, rendue trouble et impétueuse par de récentes pluies, ondulait paisiblement avant de disparaître dans la forêt émeraude.

Les deux meneurs du groupe venaient de se mettre d’accord.

— On va longer ce cours d’eau pour le moment, proposa l’aîné à voix haute. Ses berges semblent rocheuses et moins denses en végétation. Tout le monde est prêt ?

La troupe d’explorateurs intrépides acquiesça dans un bel ensemble, ils se mirent en route.

Outre Palden et Shaïli, il y avait aussi Ruby, Nami, Bert, Harald, Linh, Torsten, Solveg, Curtis… Tous portaient de lourds sacs à dos, des armes à feu, du matériel de survie, des vivres et divers appareils de détection. Tous étaient jeunes mais relativement expérimentés pour ce genre d’aventure.

Ils furent les tout premiers humains à fouler la Valoki.

 

 

Leur avancée fut facile dans un premier temps, et nos jeunes aventuriers se montraient enthousiastes, pleins d’assurance. Ils ne voyaient guère de différence avec le sud de la Nemosia, pour le moment, qui n’avait pas été trop difficile à conquérir. De plus, il y avait déjà quelques semaines que la vallée des Mousses était colonisée. Tous les insectes du secteur avaient été mis en fuite ou exterminés.

À cette époque, les humains ne savaient pas faire autrement que s’accaparer leurs territoires par la force.

 

Palden avançait en tête, arme au poing. Il était suivi de près par Ruby, sa petite amie du moment. Une parmi tant d’autres qui s’ajoutaient à son autre tableau de chasse, celui de séducteur.

Shaïli se tenait juste derrière eux, détecteur à la main. Elle avait les yeux sans cesse en mouvement entre son écran, le sol devant ses pieds et la surveillance directe des alentours.

La végétation géante restait trempée depuis les dernières averses. Des nappes de brouillard s’élevaient de la forêt çà et là, tandis que le soleil faisait quelques percées entre les nuages encore nombreux.

Le groupe dut contourner un immense arbre-montagne qui plongeait ses racines dans la rivière boueuse.

 

— Attention ! s’écria Curtis en pointant son fusil sur leur gauche.

Une arane monstrueuse s’avançait discrètement vers eux, en partie cachée derrière des feuillages. Son corps et ses huit pattes étaient recouverts d’une fourrure sombre irisée, jetant des reflets multicolores alors qu’elle passait dans un rayon de lumière entre les arbres.

Shaïli était la plus proche de la créature. Elle lâcha son détecteur de mouvements pour saisir son fusil, tout en observant, fascinée, la grâce de ses déplacements au ralenti. L’arane était d’abord restée prudemment immobile alors que les explorateurs approchaient. Elle bougeait à présent si lentement que l’appareil ne l’avait pas détectée. D’abord alléché par l’arrivée de proies potentielles, le prédateur semblait hésiter devant leur nombre.

— Beurk ! s’exclama Ruby. C’est vraiment moche, ces saletés.

L’arane commençait à battre en retraite quand une puissante déflagration éclata. La créature reçut la balle explosive en plein thorax. Palden n’avait pas hésité à ouvrir le feu pour se pavaner devant sa petite copine.

Cette première détonation donna le signal à d’autres membres du groupe qui ne demandaient qu’à défouler leurs pulsions agressives pour oublier leur peur. Un déluge de balles s’abattit sur l’arachnide. L’animal tenta de fuir mais les impacts creusèrent des trous profonds dans son corps, deux de ses pattes furent sectionnées. Criblée de projectiles, sa grosse tête fut même réduite en bouillie sous la violence des dernières rafales.

— Cessez le feu ! cria Shaïli. Vous ne voyez pas qu’elle est morte ? Bande de crétins !

Le cadavre velu était encore agité de convulsions, mais son état ne laissait aucun doute. C’était une boucherie. Ils ne lui avaient laissé aucune chance d’en réchapper.

— Tu devrais plutôt nous remercier ! lança Ruby avec mépris. Elle n’aurait fait qu’une bouchée de toi.

— N’importe quoi ! s’énerva Shaïli. Vous avez bien vu qu’elle était en train de reculer !

Ruby s’avança vers elle d’un air menaçant.

— Espèce d’ingrate, ferme ta grande…

— Ça suffit, vous deux ! coupa Palden. Shaïli a raison, on vient de gaspiller un max de munitions. Ma balle aurait suffi à la mettre en fuite.

— Pfff, souffla Ruby. Toujours à défendre ta sœur, hein ?

— Allez, en route, dit-il sèchement. On n’a pas toute la journée.

Les deux filles se lancèrent un regard noir, puis chacune entreprit de faire comme si l’autre n’existait pas.

 

 

Leur progression devint difficile au fil des heures. La végétation se faisait de plus en plus dense, même au bord de l’eau. Les arthropodes de plus en plus nombreux. Pour ne rien arranger, les nuages se rassemblaient à nouveau. Le vent agitait les branchages de la forêt géante.

Ils croisèrent une troupe de myrmes jaunes qui s’affairaient à transporter de grandes feuilles. Devant un tel nombre, la peur poussa les jeunes humains à pointer leurs armes aussitôt. Ces insectes se montrèrent pacifiques et curieux, inconscients du danger. L’une des myrmes posa son fardeau pour s’approcher de Bert. Le jeune homme du groupe de tête portait une imposante mitrailleuse rotative.

— Éloignez-vous de ma ligne de tir, dit-il à ses coéquipiers en déverrouillant le cran de sécurité de son arme. Si cette bestiole s’approche encore, j’allume toute la famille.

À cette époque, il n’existait pas encore de diffuseurs de phéromones pour repousser les insectes. Les explorateurs tiraient parfois simplement des coups de semonce avec leurs armes pour les faire fuir. Il leur arrivait aussi de massacrer les animaux qui croisaient leur route, en théorie seulement quand ces derniers représentaient une source potentielle de danger.

— Attends ! dit Shaïli. Je ne crois pas qu’elles nous veuillent du mal.

(crédit photo : AJC1)

 

Une des myrmes était à présent si proche de Bert qu’elle touchait presque son casque avec ses antennes. Le jeune homme eut un brusque mouvement de recul et la myrme fit également un petit bond en arrière.

— Je préfèrerais quand même qu’elles restent à distance, grogna-t-il.

— On dirait qu’elles ont aussi peur que toi, railla Palden.

— Très drôle, répliqua Bert. Tu veux venir à ma place ?

Palden eut un petit rire et tira une salve en l’air. Les myrmes s’égaillèrent aussitôt pour disparaître dans la jungle tropicale.

Shaïli souffla bruyamment.

— Et ça, ce n’est pas du gaspillage de munitions, peut-être ?…

— Assez marché pour aujourd’hui, décida Palden en ignorant la remarque de sa sœur. Si on veut monter un campement digne de ce nom, il est temps de s’y mettre.

Les champs de force n’étaient pas encore au point, en ce premier siècle, et ils demandaient des quantités phénoménales d’énergie. Mais les explorateurs disposaient d’un autre atout pour repousser les arthropodes géants. Comme tout animal sauvage, ceux qui peuplaient ce monde craignaient le feu.

Pendant qu’une partie du groupe surveillait attentivement les environs, armes à la main, les autres déballaient des affaires. Un grand cercle de pierre fut monté pour abriter le foyer dont les première flammes ne tardèrent pas à s’élever vers le ciel. Certains réunissaient quantité de bois sec pendant que d’autres montaient des cabanes avec des rondins, des branches entières et de larges feuilles, le tout renforcé à l’aide de grosses pierres.

Quand le campement fut opérationnel, ils firent un compte-rendu de leur progression à la colonie de Rizom par radio. Puis ils se répartirent en plus petites sections et chacune se vit attribuer un tour de garde.

 

Alors que la journée touchait à sa fin, Ruby proposa à Palden d’aller se baigner. Il se laissa convaincre et le couple s’éloigna vers un coin tranquille de la rivière, sous le regard désapprobateur de Shaïli. Mais personne ne leur dit rien.

Ruby se jetait dans les bras de Palden en l’embrassant fougueusement. En arrivant devant le cours d’eau, elle entreprit de se déshabiller en jetant ses vêtements n’importe où, tout en courant vers la rivière. En petite tenue, elle se tourna vers son compagnon avec un sourire aguicheur.

— Allez viens, gros bêta. C’est à toi de m’enlever le reste !

Palden posa son arme en soupirant, s’appuya contre un rocher et entreprit d’enlever ses chaussures.

— C’est pas très prudent, dit-il. On devrait plutôt… Ne bouge surtout pas !

 

(crédit photo : Luc Viatour)

 

Une énorme manticre se tenait juste à côté de la jeune femme. Le camouflage de la carapace brune lui donnait l’aspect rugueux d’un tronc d’arbre. La position de ses grandes pattes ravisseuses évoquait une prière funeste. Ruby tourna la tête vers l’insecte prédateur en étouffant un cri.

Palden tendit lentement une main vers son arme posée à côté sur le rocher. Surtout pas de geste brusque. La tête triangulaire de la créature fixait Ruby de ses gros yeux globuleux. Les mandibules claquèrent en se penchant devant le visage de la jeune femme, elle poussa un hurlement.

Les pattes ravisseuses se déployèrent à toute vitesse et la saisirent pour l’attirer vers elle. L’énorme insecte saisit sa tête entre ses puissantes mandibules.

Scrotch !

 

 

 



 


6 Responses to Légendes valokines (1) : Les explorateurs

  1. J’aime toujours ton écriture si élégante et ton imaginaition débordante. Quel suspens Sandro !

  2. Merci Danny !
    La suite bientôt, je pense. Il est possible que je lance une autre série à une époque différente, histoire d’alterner selon mes inspirations. J’y réfléchis encore.

  3. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Mon conteur préféré est de retour dans une autre série de personnages et à une époque différente ? J’adore !
    Pour moi, il y a les conteurs et les raconteurs. les conteurs font vivre une histoire et les raconteurs expliquent une histoire. Quand je te lis, je vis les histoires. Hâte de lire la suite 🙂

  4. Merci beaucoup Marjorie 🙂

  5. Très bonne idée que cette nouvelle série 😊 J adore et ça donne une dimension supplémentaire au roman 🤩

    • Content que ça te plaise Marjorie, merci 😀

      Vraiment merci beaucoup à toutes les trois, pour votre présence et votre soutien sur ce blog.
      Ça fait un moment maintenant !
      C’est vraiment important d’avoir des retours et des encouragements de temps en temps. J’ai du soutien dans mon entourage direct mais heureusement que vous êtes là aussi.
      Merci ♥