Perles de rosée

 

Calsynn, Désert Agriote – Année 591

 

Le soleil se levait sur le désert. Comme chaque matin, quand sa tribu était installée quelque part, Taya se munit d’un jerrican vide.

— Dépêche-toi ! ordonna sa mère. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter une telle paresseuse !

Taya s’apprêtait à protester, elle venait à peine de quitter son lit, on pouvait lui laisser quelques instants pour sortir du sommeil. Peine perdue. Sa mère ne lui prêtait déjà plus aucune attention, accaparée par ses frères et sœurs en bas âge, qui la réclamaient comme si chacun était seul au monde.

Son père était déjà parti avec les escarabes, en quête de maigres pâtures pour le troupeau. Ses grands frères au travail également, à surveiller les alentours ou à labourer le champ provisoire. La petite tribu s’établissait pour trois mois, le temps d’un cycle de pango, la seule céréale parvenant à pousser sous ce climat aride. Après la récolte, ils allaient repartir en quête d’autres pâtures pour leurs insectes.

Dans une très ancienne langue terrienne à présent oubliée, son prénom signifiait docile, soumise. Mais elle n’en savait rien et ironie du sort, se comportait de manière inverse. À onze ans à peine, Taya avait déjà une grosse responsabilité. Celle de porter l’eau pour toute sa famille.

La jeune fille s’éloigna de quelques pas, pour qu’on la laisse un peu tranquille. Elle laissa son regard s’attarder sur le petit village semi-nomade, encore à l’ombre d’une colline pierreuse, en se frottant les yeux. À l’écart des tentes et des huttes, déjà inondées par les rayons brûlants du soleil, trois constructions aériennes s’élevaient dans le paysage désertique. Les tours de rosée.

—Taya ! cria sa mère. Tu commences vraiment à m’énerver !

Taya se mit en route avec son jerrican, en soupirant. Elle s’arrêta à la limite de la zone d’ombre, ajusta le tissu qui protégeait sa tête, puis s’avança sous le feu solaire.

 

Warka-water

 

Les tours de rosée étaient constituées d’une armature de tiges légères, entrecroisées, leur donnant la forme de grands vases s’étirant sur près de dix mètres de hauteur. À l’intérieur, un filet guidait les gouttes de rosée condensée jusqu’à la grande vasque au pied de la structure. Chaque tour produisait jusqu’à cent litres d’eau par jour.

Un de ses frères surveillait les environs depuis un poste de garde précaire, armé d’un antique fusil à balles. Les arthropodes sauvages et les autres humains représentaient souvent un danger. Les Calsy formaient quelques communautés pacifiques mais bien souvent, elles devaient se défendre contre les attaques des pillards.

Taya regarda ses pieds pour protéger ses yeux. Au loin devant, elle pouvait encore deviner l’éclat aveuglant de la Mer de Sel, gigantesque flaque blanche à l’horizon, qui semblait onduler sous l’effet de la chaleur.

Plic, ploc… plic. Les dernières gouttes de rosée ruisselaient le long de la structure avant de tomber dans la vasque. Scintillantes et merveilleuses petites perles du désert.

L’humidité de l’air nocturne retombait au point du jour. Les précieuses gouttes de condensation étaient piégées par la structure savante et s’écoulaient jusqu’à l’arrivée du soleil. Il fallait ensuite récupérer l’eau collectée avant qu’elle ne s’évapore.

Taya remplit son bidon à ras bord, puis au prix d’un effort violent, hissa les vingt litres d’eau sur sa tête d’enfant.

D’autres filles étaient occupées à la même corvée pour leurs familles respectives. Chacune avait droit à une quantité précise par jour, pour les besoins vitaux, en fonction de leur nombre. Puis on répartissait ce qui restait entre les animaux et les modestes cultures. Et là encore, c’était aux jeunes filles et aux adolescentes de porter l’eau.

 

Malgré la circulation de l’air sous son ample robe, Taya était déjà en nage. La sueur lui piquait les yeux. Péniblement, elle entama le retour vers la hutte de sa famille.

Les tours de rosée étaient éloignées des habitations, au plus proche des cultures et du troupeau. Les cinquante mètres qui la séparaient des huttes étaient vite parcourus à l’aller, mais au retour…

Elle remarqua que son frère négligeait son rôle de guetteur. Une jolie fille plus âgée, presque une femme, s’était arrêtée à sa hauteur en posant son bidon d’eau, et ils semblaient plongés dans une conversation captivante.

Elle trébucha sur une pierre, s’étala douloureusement sur le sol rocailleux. Les arêtes coupantes entaillèrent sa peau, mais Taya se précipita sur le jerrican, craignant de se prendre une raclée si par malheur il était percé. Par chance, il ne l’était pas.

Alors seulement, elle se permit de penser à elle. Sa robe était déchirée, un de ses genoux et ses deux mains saignaient, ça faisait mal.

Taya retint ses larmes, comme les gens du désert apprenaient à le faire pour ne pas gaspiller leur eau. Elle s’accroupit un instant pour surmonter les picotements brûlants de ses plaies, le tremblement de ses membres.

 

bordure-desert

 

Un cri retentit derrière elle. Les deux filles qui se trouvaient encore à la tour de rosée étaient en train de courir dans sa direction, épouvantées, en abandonnant leurs précieux jerricans. Taya entendit alors le vrombissement des moteurs.

Des engins surgirent des dunes qui s’étendaient plus loin, d’autres arrivèrent de derrière la colline de pierres, encerclant le village. Buggies montés sur d’énormes roues, blindés à chenilles et motos des sables, tous des vieux véhicules rafistolés, obsolètes en comparaison de la technologie flambante des nordiques. Mais ici dans le Calsynn, l’abondance de telles machines était une marque de puissance.

Elle reconnut le soleil noir du clan Morojir peint sur les carrosseries. Un des clans les plus redoutés, pire encore que les Razgah esclavagistes. Les Morojirs avaient aussi le privilège d’entretenir des relations avec le Tharseim.

Tétanisée par la peur, Taya vit des motards attraper les deux filles qui venaient vers elle, avant de réagir. Elle se mit à courir de toutes ses forces vers le village, abandonnant son bidon rempli d’eau.

Les premiers coups de fusil éclatèrent. Son frère guetteur hurla son nom, et se mit à tirer sur les engins qu’elle entendait s’approcher à toute vitesse dans son dos. D’autres villageois accouraient avec des armes.

Des déflagrations puissantes claquèrent derrière elle, des rayons fusèrent au-dessus de sa tête. Taya vit son frère et d’autres défenseurs tomber sous les tirs des armes modernes du clan Morojir.

Des véhicules la dépassèrent en soulevant un épais nuage de poussière, un buggy se mit en travers de sa route et deux brutes en jaillirent.

Ils ne portaient pas les amples robes habituelles des Calsy, mais des morceaux d’armure disparates sur des treillis sales. L’un portait des dreadlocks et l’autre avait le crâne rasé à blanc. Leurs visages patibulaires et leurs regards ne laissaient guère de doutes sur leurs intentions.

Taya leur donna des coups de pied mais ils se jetèrent sur elle en riant, l’assommèrent et l’emportèrent dans leur véhicule.

Une quinzaine de minutes plus tard, à peine, les pillards du clan Morojir étaient déjà repartis. Ils n’avaient touché ni aux réserves d’eau, ni à la nourriture, ni aux habitations. Ils n’avaient cherché qu’à faire un minimum de morts parmi les défenseurs.

Mais ils avaient emporté toutes les jeunes femmes, filles et adolescentes qu’ils avaient pu trouver, sous les regards impuissants de leurs proches. Tellement nombreux, organisés et bien équipés que la menace de leurs armes suffit à balayer toute tentative de résistance chez certaines familles.

La petite tribu mit longtemps à se remettre de ce drame. Au cours des années qui suivirent, ils protégèrent leurs porteuses d’eau avec beaucoup plus de vigilance. D’autant que le clan Morojir ne cessa de s’agrandir, les pillards revinrent et leurs exactions touchèrent une bonne partie des communautés du Calsynn.

Les Morojirs se comportaient comme des éleveurs sur les tribus et les clans moins importants. Nourriture, matériel ou esclaves, ils ne prenaient toujours qu’une ressource à la fois. Ils leurs laissaient toujours de quoi s’en sortir, remonter la pente. Puis après quelques temps, selon leurs besoins et un roulement bien orchestré entre les ressources de leurs fournisseurs-victimes, ils revenaient pour une autre razzia.

 

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Les jeunes collectrices de rosée ne furent plus dénigrées sous prétexte qu’elles n’étaient pas encore en âge de donner la vie. On les protégea dès lors avec attention, pour faire face à ces pratiques barbares qu’on pensait n’appartenir qu’à des époques très lointaines.

C’étaient finalement ces jeunes filles, les véritables perles du désert. La rosée fertilisant l’aridité, l’espoir d’un avenir pour les habitants du Calsynn.

Mais les Calsy ont gardé une mentalité très rude malgré tout, y compris envers leurs femmes.

 

Quant à la jeune Taya, ses parents n’eurent aucune nouvelle d’elle pendant dix longues années. Ils imaginèrent le pire, mais leurs retrouvailles furent un choc terrible pour eux.

Elle a dû endurer bien des épreuves et commettre bien des atrocités, pour devenir ce qu’elle est devenue. Car la seule fois où Taya revint auprès des siens, elle était à la tête des pillards.

 

 

♦♦♦

 

 


 

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Les tours de rosée existent depuis 2012 sur Terre, en Éthiopie.

Baptisé Warka Water en hommage à un arbre local sacré, ce dispositif est sans doute une des meilleures inventions pour aider les populations des zones désertiques. Vous pouvez trouver des informations sur ce sujet en tapant « Warka Water » sur votre moteur de recherche (un article en français ici par exemple).

On doit cette trouvaille à des scientifiques italiens. Malgré la construction d’un prototype fonctionnel, faute de financements, ils n’ont pas encore réussi à développer ce projet à grande échelle. Une campagne de financement participatif a été lancée en 2015, mais elle n’a pas abouti.

Espérons que c’est juste remis à plus tard…

 

Frank Herbert serait sans doute heureux de voir se concrétiser les fameux pièges à vent qu’il avait imaginés dans le cycle de Dune, il y a cinquante ans. C’est ça aussi la science-fiction 🙂

 

À bientôt.

 



 


5 Responses to Perles de rosée

  1. Quel beau texte qui nous plonge dans un autre univers cette fois, et nous fait découvrir à la fois un nouveau personnage – Taya – et des techniques de capture de l’eau fort intéressantes. Merci Sandro pour l’intelligente beauté que tu nous offres grâce à tes mots.

    • Bonjour Danny, merci beaucoup 🙂

      Les techniques pour récupérer l’humidité de l’air sont vraiment excellentes. Même en plein Sahara, le taux d’humidité n’est jamais à 0 %.
      J’ai vu qu’il existe aussi un système fonctionnant avec une éolienne… mais ces tours Warka ne demandent que peu de matériaux, la structure peut être faite en bambou, elles sont assez légères et peuvent donc être déplacées.

      J’espère vraiment que ces idées géniales vont être développées.
      Ça fait bien longtemps qu’on a les moyens, au niveau mondial, de combattre la faim et la pauvreté extrême dans le monde. Mais les puissants préfèrent garder les pauvres dans la misère. L’Occident écoule ses stocks de matières périmées en Afrique, on se débrouille pour les garder dans une situation de dépendance au lieu de les aider à atteindre l’autonomie.
      La route est encore longue…

  2. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Oh, je sens que je vais l’aimer cette Taya !!!
    Bravo d’inclure les photos et les infos sur Warka Water pas assez connu comme dispositif et pourtant si peu coûteux et fonctionnel. ( – de 1000 € une tour)
    Ouais bien d’accord, la SF sert à imaginer des solutions et lorsqu’elles finissent par trouver une application, d’une manière ou d’une autre, on reconnait les auteurs visionnaires 🙂

  3. Salut Marjorie ! Ça me fait plaisir que tu accroches avec ce personnage. On la retrouvera….

    Je suis bien d’accord, ce genre de projet mérite d’être largement diffusé et encouragé. Je n’ai pas trouvé d’autres photos libres de droits, mais on en trouve assez facilement pour simplement voir comment c’est fait.

    Oui les plus grands auteurs de SF ont souvent révélé un véritable talent, pour imaginer des inventions qui inspirent les scientifiques à leur tour. Je trouve cette inter-influence vraiment intéressante, même si les auteurs ne doivent pratiquement jamais voir leurs idées se concrétiser de leur vivant.

    Tout mon respect et mon admiration à ces maîtres du genre.

    • Avatar Marjorie Moulineuf
      Marjorie Moulineuf dit :

      Je partage ton admiration et respect pour ces auteurs !
      La SF à l ancienne ( celle avec des enjeux et de véritables réflexions pas juste un contexte) c’est de la littérature de l’imagination et pas uniquement de l’imaginaire comme l’est la fantasy, le fantastique et tout le reste. Les « maîtres » utilisent aussi leur imagination et pas « que » l’imaginaire pour nous écrire des histoires avec des possibilités d’évolution à l’avenir.