• Pourquoi j’ai choisi de publier sur Amazon

     

    Au départ, je n’avais pas du tout prévu de publier sur Amazon.

    Enfin, pas directement. Mais quand on est écrivain, on souhaite que nos livres soient lus. Pour qu’ils bénéficient d’une bonne visibilité, c’est une entreprise incontournable de nos jours.

    Bien sûr il s’agit d’un géant du web, un des fameux GAFAM qui s’arrogent le monopole et écrasent tous les concurrents sur leur passage. Une entreprise à taille industrielle. Si vous avez lu mes romans ou certains de mes textes sur ce blog, vous avez compris que l’industrie et moi, on n’est pas très copains.

     

    Si j’écris cet article aujourd’hui, c’est parce que je viens de republier Entom Boötis – Les Sœurs du Miel sur Amazon.

    Il me semble donc intéressant de vous expliquer pourquoi. Si vous écrivez aussi, mon expérience pourrait vous être utile.

     

     

    Lorsque j’avais publié ce premier roman en octobre 2017, j’étais passé par Librinova. Ce qui me permettait d’être présent sur les plus gros sites de vente, tout en participant au fonctionnement d’une entreprise française à taille plus humaine.

    Une équipe essentiellement féminine et sympathique à première vue, des services à la carte, des relations avec l’édition traditionnelle, tout cela me semblait très intéressant.

    Sauf que…

     

    Ça revient assez cher

     

    On ne se rend pas bien compte de tout ce qu’implique la sortie et la promotion d’un roman, quand on débute.

    Au départ ça ne semble pas si important, on paie une somme modeste pour le format numérique. On se dit que ça serait bien de sortir le livre au format papier également. Comme je ne savais pas encore réaliser moi-même la maquette pour la mise en page, j’ai payé ce service en plus de la publication.

    Ensuite, le suivi des ventes pour savoir combien d’exemplaires sont vendus et sur quels sites. Payant aussi. Puis on se dit que ce serait bien de faire un peu de promotion. Tellement de livres sortent chaque jour, pas facile de se faire connaître.

    Au final, tout ça m’a coûté pas mal d’argent en seulement une année. Plusieurs centaines d’euros.

     

    On nous propose des services qui semblent alléchants bien qu’assez coûteux : envois à des blogueurs littéraires, présentation sur un site de libraires et d’éditeurs, pub sur Facebook, etc. On se dit qu’il faut tester pour savoir ce que ça vaut, que dans toute entreprise il faut faire des investissements.

    Eh bien, toute proportion gardée, ces investissements n’ont pas été efficaces pour mon roman. Pour certains, j’ai franchement l’impression d’avoir jeté mon argent par les fenêtres.

    Et encore, j’avais réalisé moi-même les corrections et l’illustration de la couverture. J’imagine pour celles et ceux qui n’ont pas d’autres compétences que l’écriture, et paient absolument tout ce qui va accompagner leur texte…

    Pour la promo, peut-être que c’est à cause de l’étiquette « science-fiction », me direz-vous, qui ne se vend pas aussi bien que d’autres genres en France. N’empêche, les services on les paie le même prix que les auteurs qui surfent sur les tendances à la mode. Et en ce qui me concerne, il n’y a pas eu de résultat probant.

     

     

    C’est temporaire !

     

    Eh oui ! J’ai réalisé un peu tard que la publication de mon roman n’était valable qu’un an. Donc il faut repayer chaque année, sous peine de voir le livre qui nous a demandé tant de travail et d’efforts disparaître dans les limbes !

    Ah bon… si, si. Un peu limite quand même. Vous imaginez combien cela peut coûter au bout de cinq romans publiés, tous les ans ?

    Et dix !  O_o

    Ce qui veut dire aussi qu’un an après notre mort, maximum, terminé plus de romans. Ben oui, il faut quand même y penser, ça finira par arriver. L’intérêt c’est aussi que nos écrits restent disponibles longtemps après notre disparition. Laisser un petit quelque chose derrière nous, non ?

    On peut aussi se retrouver simplement en galère d’argent. Avec ce genre d’entreprise, le jour où tu ne peux plus payer… adios !

     

     

    Je vous passe des détails sur certains petits problèmes avec Librinova. Il y a eu de très bonnes choses, selon les interlocutrices. Mais j’ai eu aussi quelques déceptions cuisantes sur la qualité des services proposés, et certaines réponses reçues quand j’en ai fait la remarque. Malgré des coûts parfois importants, aucune garantie de résultat ?

     

     

     

    Bref, j’ai changé d’avis…

     

    Peut-être que j’avais mal choisi au départ, que d’autres entreprises du même genre auraient été plus intéressantes pour moi. Moins coûteuses. Je n’ai plus tellement envie d’en essayer d’autres pour me rendre compte si ça me convient ou pas.

    J’étais allé vers Librinova parce que j’avais reçu un « code promo » pour aller chez eux, de la part des Éditions Fleuve quand ils avaient refusé mon manuscrit.

     

    Cela représente déjà beaucoup de boulot d’écrire un roman. D’autant plus quand on fait soi-même la couverture, la correction… Et en plus il faudrait payer des centaines d’euros pour publier notre travail ? Non, sans façon. C’est moi qui leur ai dit « bye bye » en premier. Désormais, je préfère apprendre à tout faire moi-même.

    C’est donc ce que j’ai fait avec Le journal illégal de Bakir Meyo, comme je l’expliquais dans l’article précédent. Maintenant, je sais réaliser toutes les étapes pour publier un livre. Même pour les plus techniques et laborieuses, je me débrouille tout seul. Tout s’apprend les amis.

     

    Je viens de reprendre toute la maquette de mon premier roman, y compris des retouches sur la couverture, car les formats n’étaient pas exactement identiques. La maquette que j’avais payée ne me sert plus à rien. Encore des journées entières de boulot, sur un livre déjà publié depuis un an… mais c’est fait.

    Cette fois, je n’aurai plus à payer pour Les Sœurs du Miel. Je ne changerai plus de plateforme, à moins de trouver un vrai éditeur sait-on jamais. Mais dans ce cas, ce sera son travail de refaire éventuellement la mise en forme ou le design. Et de toute façon, j’aime bien garder mon indépendance.

    Je vais pouvoir me consacrer pleinement à des textes nouveaux, maintenant.

     

     

    Voilà ce que ça m’apporte :

     

    Gros avantage avec Amazon, à condition bien sûr de leur fournir des fichiers qui correspondent à leurs exigences de mise en forme, on ne paie absolument rien.

    Ils prennent un petit pourcentage sur les ventes, normal après tout. Au moins, ils font leurs bénéfices proportionnellement à ceux des auteurs. S’il fait tout lui-même, l’écrivain ne débourse pas le moindre euro, y compris pour la version papier de ses livres.

    Ils ne vont pas vous imposer des frais pour que vos œuvres restent disponibles dans le temps. Et cette entreprise ne va pas disparaître de sitôt…

    Le coût d’impression (et même le tarif des exemplaires pour l’auteur) est plus intéressant. Ce qui m’a d’ailleurs permis de baisser un peu le prix pour mes lecteurs et lectrices, sans perdre de bénéfices sur les ventes de mon côté.

    Je dois ajouter que même si mon roman était aussi disponible sur la FNAC, Decitre et plus de 200 librairies numériques, presque toutes mes ventes ont été réalisées sur Amazon. Et chez eux, le suivi des ventes est gratuit.

     

    Donc voilà, je tenais à m’expliquer sur mon changement de point de vue et mon choix de publication.

    Malgré toutes les polémiques sur cette entreprise, par rapport à la manière dont sont traités leurs employés, ou les fortunes de leurs dirigeants, Amazon est d’une indéniable efficacité.

    Ils sont très rapides à réagir, au moindre souci sur une commande on vous renvoie un autre article. Le client est vraiment roi chez eux.

    Et les auteurs aussi, dans la mesure où ils disposent de facilités incomparables pour publier leur travail.

    Certaines entreprises « d’auto-édition » se font pas mal d’argent grâce aux auteurs indépendants, dont la majorité dépensent finalement plus d’argent qu’ils n’en gagnent avec leurs écrits. Arnaque ? Je vous laisse juger.

    En tout cas, maintenant je vais faire sans eux. J’ai tenté une voie qui me semblait plus humaine avec Librinova. Mais au final, j’étais leur client et pas leur partenaire. Un an et un roman m’auront suffit pour changer d’avis. Au moins, je suis allé voir par moi-même et j’en retire une expérience.

     

    Je sais que certaines personnes boycottent Amazon, ou préfèrent passer par d’autres sites pour faire leurs achats. Si c’est votre cas et que vous souhaitez quand même vous procurer un de mes romans, il vous suffit de me contacter : sandro@entombootis.com

     

     



     


  • Le journal illégal de Bakir Meyo

     

    Salutation !

    Je n’avais pas donné de nouvelles depuis quelques temps, mais j’ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon deuxième roman.

    Le journal illégal de Bakir Meyo est disponible dès aujourd’hui sur Amazon ! Il regroupe l’ensemble des récits de ce personnage, dont vous pouvez lire la première partie ici sur le blog, dans la catégorie qui lui est consacrée.

    Vous pouvez vous procurer le roman complet en version numérique et papier. Il est également disponible à l’emprunt pour les abonnés Kindle. Il suffit de cliquer sur la couverture pour vous rendre sur la page de vente :

     

     

    Ce livre est seulement accessible sur Amazon, en tout cas pour le moment. J’ai décidé de le publier chez eux pour plusieurs raisons, et entre autres, cela me donne l’occasion de participer au concours des Plumes francophones 2018. J’en profite pour remercier Marjorie de m’en avoir parlé ! Pour y inscrire un livre, l’une des conditions est de réserver l’exclusivité à Amazon jusqu’à la fin du concours, au mois d’octobre prochain.

    Certains de mes lecteurs et lectrices peuvent être réfractaires à l’idée d’acheter leurs livres chez eux, aussi je vais commander quelques exemplaires papier. Si vous souhaitez acheter ce roman sans passer par Amazon, il suffit de me contacter : sandro@entombootis.com

     

    Je vais étudier mes possibilités pour le diffuser sur d’autres sites de vente, quand le concours sera terminé. C’est le premier livre que je publie sans aucun intermédiaire, alors je ne me suis pas encore penché là-dessus sérieusement. D’autant que j’ai trois mois devant moi avant l’échéance… ce sera fait en son temps.

    Ma priorité c’était d’abord de me familiariser avec leurs outils de publication, car cette fois, j’ai dû tout faire moi-même.

    Je n’ai pas compté les heures que j’ai passées à lire des consignes techniques puis à les appliquer, à comprendre et corriger mes erreurs parfois, dans le but de réaliser les maquettes pour les deux versions, numérique et papier. C’est du boulot !

    Par contre le gros avantage, c’est qu’en faisant tout soi-même ça ne coûte pas d’argent à l’auteur. Beaucoup de temps et d’efforts, mais je n’ai pas à payer pour publier mon travail. C’est ainsi avec l’auto-édition. Soit on apprend à tout faire, soit on paie d’autres personnes qui vont effectuer certaines tâches pour nous. Ça peut revenir cher.

     

     

    Je me tourne donc au maximum vers le DIY (do it yourself).

    Pas facile d’être à la fois écrivain, illustrateur, correcteur, maquettiste, éditeur… il faut y consacrer beaucoup de temps et d’énergie. Prendre du recul, être capable d’autocritique, se remettre en question, apprendre à utiliser de nouveaux outils, de nouvelles techniques. Rester zen et patient quand on bloque sur une étape 🙂

    Mais cela apporte aussi l’avantage de l’indépendance, la possibilité d’avoir un meilleur contrôle sur le résultat final. Pour moi qui suis assez pointilleux sur les détails, c’est très intéressant. J’ai appris beaucoup de choses ces dernières semaines et même si c’était parfois fastidieux, j’ai trouvé tout ça passionnant.

    Apparemment j’ai bien fait le job, car Amazon a accepté mes fichiers du premier coup, sans me demander la moindre retouche.

     

    Le premier jet m’a occupé jusqu’au début du printemps, finalement. Alors je suis content d’avoir atteint l’objectif que je m’étais fixé de le publier cet été.

    Dans un article précédent, j’avais annoncé que la version numérique du roman de Bakir Meyo ne dépasserait pas les 2 euros. En fait, pour participer à ce concours j’ai dû fixer le prix à 2,99 €. C’est le tarif minimum. La version papier quant à elle coûte 12 €.

     

    J’ai fait de mon mieux pour assurer une certaine qualité à ce roman, avec le soutien aussi de trois personnes qui m’ont aidé à traquer les fautes, améliorer la syntaxe de certains passages, peaufiner la couverture et la présentation. Je ne les ai pas oubliées dans mes remerciements, à la fin du livre.

    Cela dit, il peut toujours rester des petits défauts qui m’auraient échappés. Si vous en trouvez, n’hésitez pas à m’en faire part.

     

    ◊♦◊

     

    J’espère que vous passerez de bons moments avec les récits et les réflexions de Bakir Meyo, si vous lisez ce roman. Il s’avère assez différent de mon premier, même s’il a lieu également sur Entom Boötis. Il m’a semblé intéressant d’aborder le même univers depuis un point de vue différent, en l’occurrence le Tharseim. Ce pays qui ressemble beaucoup à nos sociétés modernes, ou à ce qu’elles risquent de devenir…

    Si vous préférez l’ambiance des Sœurs du Miel rassurez-vous, la suite est en cours de création. Elle sortira l’année prochaine si tout se passe bien.

     

    Vos commentaires sont plus que bienvenus sur Amazon, pour aiderLe journal illégal de Bakir Meyo à se faire connaître auprès des autres lecteurs. Cela peut paraître anodin mais des avis positifs peuvent beaucoup influencer d’autres personnes dans leurs achats. Si vous avez des critiques, j’espère simplement qu’elles seront constructives.

    Pour finir, voici la maquette de la couverture du livre broché. En cliquant dessus, vous irez aussi directement sur la page Amazon :

     

     

    Merci pour votre soutien !

    À bientôt.

     



     


  • Un choix difficile pour Elorine Sequoia

     

    Cruzco, nord-est de la Nemosia – année 596.

     

    —Je… je vous conseille de res… rester assis ! bégaya l’homme d’une voix fébrile.

    Sa main tremblait alors qu’il pointait nerveusement son pistolaser vers les hommes et les femmes assis autour de la table de réunion. Il semblait complètement perdu, affolé, passant de l’un à l’autre en brandissant son arme.

    — Calmez-vous, tenta de tempérer la préfète Dembali. Rangez cette arme et asseyez-vous, je suis sûre que tout le monde autour de cette table est disposé à vous écouter. Mais par pitié, arrêtez de nous menacer.

    — Elle a raison, intervint l’édile Darek. Si vous nous disiez plutôt ce qui vous amène ?

    À chaque fois qu’une personne lui adressait la parole, l’homme braquait le canon de son arme vers son interlocuteur. Il transpirait à grosses gouttes et semblait sur le point de céder à la panique, de faire une énorme erreur en commettant un crime dont il ne pourrait lui-même réchapper indemne.

    Il avait réussi à se faufiler dans la salle sous le nez des gardes, avant de bloquer l’unique porte. Mais ce n’était qu’une question de minutes, avant que les agents assurant la sécurité de toutes les personnalités présentes ne parviennent à entrer et le mettent hors d’état de nuire. Discrétion oblige pour cette réunion clandestine, l’escorte des notables nemosians s’avérait minimale.

    — Vous… vous conspirez contre la monarchie ! lança l’agresseur d’une voix incertaine. Je ne pe… peux pas vous laisser faire… c’est la g… guerre civile que vous allez provoquer !

    L’édile Darek se leva de son fauteuil pour attirer son attention sur lui. L’homme le braqua aussitôt.

    — Je vou… vous ai dit de rester assis ! J… je vais ti… tirer !

    Crysarios leva ses mains pour signifier qu’il n’allait rien tenter contre lui. La préfète Dembali s’adressa à l’homme d’une voix douce.

    — Je vous reconnais, monsieur Galesia. Vous êtes de la région de Cruzco, tout comme moi. Calmez-vous, personne ne vous veut le moindre mal.

    — M… mais je… vous…

    — Vous n’avez aucune envie de blesser qui que ce soit, j’en suis sûre. N’est-ce pas ?

    Tous les regards se tournèrent vers la seule personne présente qui n’était pas Nemosiane. Vêtue d’une ample robe blanche à capuche, l’ambassadrice de l’ordre Ophrys s’exprimait toujours posément. Elorine Sequoia n’avait pas besoin d’élever la voix pour capter l’attention de ses interlocuteurs.

    Kamau Galesia la regarda également, et à l’instant où il croisa ses yeux bleu clair, offrant un contraste saisissant avec la peau sombre de la Matria, il fondit en larmes en laissant tomber le pistolaser.

    — B… Bien sûr que je ne v… veux pas tirer sur quel… quelqu’un.

    Crysarios s’approcha doucement en lui adressant un geste de réconfort, tout en posant le pied sur l’arme tombée au sol.

    — Voilà qui est mieux, dit-il avec un regard reconnaissant vers Elorine. Asseyez-vous, monsieur Galesia, et dites-nous calmement ce que vous avez sur le cœur. Je suis sûr que nous allons trouver une solution tous ensemble.

    Toutes les personnes assises autour de la table approuvèrent. Secoué de sanglots, Kamau Galesia obtempéra et prit place avec les édiles et préfets nemosians. C’était moins une.

    Elorine cessa d’influencer ses émotions pour qu’il s’exprime librement, tout en restant vigilante et prête à intervenir de nouveau. En dosant subtilement une forme de joie pour l’apaiser, tout en le submergeant de honte, elle venait de désarmer complètement son agressivité.

    La colère et la panique cédant maintenant la place à la raison, il prit sa tête entre ses mains en réalisant les conséquences de ce qu’il s’apprêtait à faire.

    — Je suis dé… désolé. Je t…travaille dans l’agriculture. On a cru bien faire. Notre co… coopérative s’est agrandie, on a énormément investi pour to… tout automatiser, augmenter la production, on s’est endetté auprès des ban… banques nordiques… les machines, les engrais, les se… semences, tout coûte cher ! Et vous voulez revenir en arrière main… maintenant. Vous allez nous cou… couler !

    Des gardes de la sécurité parvinrent alors à débloquer la porte et commencèrent à investir la salle précipitamment, armes au poing. Les deux préfets qui dirigeaient la réunion leur ordonnèrent aussitôt de retourner dans le couloir sans intervenir. Crysarios leur confia discrètement le pistolaser.

    — Nous sommes tout à fait conscients de ce genre de problèmes, monsieur Galesia, assura Amalia Dembali, la préfète de sa région. Nous prévoyons justement de verser des aides aux entreprises pour qu’elles sortent de l’industrialisation. C’est l’un des sujets principaux de cette réunion.

    — Vrai… vraiment ? balbutia Kamau Galesia.

    — Mais oui, confirma le préfet Saliego qui gouvernait la région de Meriv. Ce n’est pas pour nos intérêts personnels que nous refusons de continuer à suivre la voie prise par nos monarques successifs, mais bien pour l’ensemble des Nemosians. Même si nous ne sommes que deux préfets sur les huit à nous rebeller, pour le moment, nous avons bon espoir de réussir à convaincre les autres… avec le temps.

    Il se tourna vers la préfète Dembali qui approuva d’un hochement de tête.

    — Nous ne pouvons pas laisser se reproduire ce qui s’est passé avec la mer Orange, ajouta sombrement Crysarios.

    — Des rumeurs disent que vous souhaitez vous rapprocher à nouveau des Valokins, dit Kamau Galesia. Si c’est vrai, je risquerais de perdre mon travail…

    L’agriculteur devenu gérant industriel ne bégayait plus, maintenant qu’il recouvrait son calme. Il lança un regard embarrassé à Elorine.

    — Rien de personnel, se hâta-t-il d’ajouter.

    Un bref sourire conciliant se dessina sur les lèvres de la Matria. La préfète Dembali s’éclaircit la gorge pour attirer l’attention.

    — La transition ne sera pas facile, mais je le répète, nous allons vous aider. Il ne va pas s’agir simplement d’un retour en arrière : vous pourrez continuer à utiliser les machines et les méthodes qui ne détériorent pas l’environnement, ni la qualité des produits qui sortent de vos fermes. Nos techniciens sont déjà au travail pour trouver les meilleures solutions envisageables.

    — Il s’agit de voir les choses dans leur ensemble et à long terme, ajouta Elorine. La mentalité propagée par les Thars, qui promeut les profits rapides au détriment de toute autre considération, a déjà fait bien assez de dégâts dans votre pays. Je suis présente à cette réunion pour vous assurer du soutien total de l’ordre Ophrys dans cette conversion. Si les Valokins parviennent à vivre correctement en respectant certains principes, il n’y a pas de raison que les Nemosians ne puissent pas faire de même.

    À voir sa tête, Kamau Galesia ne semblait pas encore convaincu.

    — Je vais vous poser une question toute simple, intervint de nouveau Crysarios Darek. Êtes-vous plus heureux qu’avant, monsieur Galesia ?

    — Non, répondit celui-ci après un instant d’hésitation. Je gère des volumes d’argent plus importants, mais je vois bien les dégâts sur nos sols… J’ai tellement de dettes que je n’arrive pas à mieux gagner ma vie pour autant. Les banques des Thars nous tiennent par les c…

    — Alors, nous sommes d’accord. Je suis persuadé que nous allons trouver un terrain d’entente, monsieur Galesia…

    La réunion se poursuivit ainsi pendant de longues heures. Après avoir abordé les problèmes liés à l’agriculture, Kamau Galesia se retira sans plus faire d’histoires, malgré l’invitation des préfets et édiles à rester pour assister à l’ensemble des débats. Il avait de bonnes nouvelles à annoncer à ses collègues.

    Les notables nemosians furent quand même soulagés de le voir repartir sans heurts. Ils remercièrent chaleureusement Elorine pour son invisible mais néanmoins vitale intervention.

     

     

    Il était déjà bien tard quand Elorine et Crysarios se retrouvèrent enfin seuls dans un hôtel de Cruzco. Ils montèrent dans la chambre de l’édile. Crysarios servit des verres d’alcool avant de s’affaler dans un canapé, épuisé.

    — Merci encore de l’avoir influencé, dit-il. Je pense qu’on aurait eu beaucoup plus de mal à calmer ce type sans toi… Nous avons peut-être même évité un drame.

    — Sans doute, concéda Elorine. Mais mon intervention sur ses émotions ne pouvait être que temporaire. Il a fallu tous vos talents de pédagogues et de diplomates pour le convaincre durablement de votre sincérité. Je dirais que nous avons tous bien œuvré, ensemble.

    — À ta modestie, lança Crysarios en tendant son verre pour trinquer avec elle.

    Elorine fit une petite moue désapprobatrice, puis finalement accepta de boire ce verre avec son amant.

    — Je ne vais pas rester dormir avec toi ce soir, annonça-t-elle alors qu’il commençait à devenir entreprenant.

    — Qui parle de dormir ? répliqua Crysarios avec un sourire entendu.

    — Tu m’as très bien comprise.

    Il recula d’un pas en la regardant intensément.

    — Tu sais que je t’aime, Elorine.

    Elle soupira bruyamment avant de reposer son verre à moitié vide.

    — Nous ne pourrons jamais former un couple, Crys. J’ai prononcé mes vœux de Matria depuis trois années. Il m’est impossible de revenir sur mon serment…

    — Cela fait treize ans que j’ai perdu Valeria, et aucune autre femme que toi ne pourrait la remplacer dans mon cœur. Ma fille va bientôt quitter Meriv pour venir faire ses études ici, à l’université de Cruzco. Nous pourrions commencer une nouvelle vie, tous les deux…

    Il posa son verre et prit ses mains dans les siennes, sans cesser de la dévisager. Les yeux de Crysarios exprimaient autant de bonté que de tristesse. Le regard d’Elorine devint inhabituellement fuyant.

    — Je deviendrais une paria en Valoki, en faisant cela. Une traîtresse.

    — Tu pourrais te cacher en Nemosia. Je pourvoirai à tous tes besoins…

    — Non. C’est impossible, je te l’ai dit. Je ne peux pas me soustraire à mon devoir. L’ordre Ophrys compte sur moi, il représente toute ma vie, j’ai donné ma parole et il est hors de question que je me parjure. Nous avons passé de merveilleux moments ensemble, mais je… c’est terminé, Crys. Je suis vraiment désolée.

    Les larmes aux yeux, Crysarios la prit dans ses bras. Ils sanglotèrent ensemble.

    — C’est dur à accepter mais je comprends, annonça-t-il après un instant. D’accord, je… n’insisterai plus.

    Elorine l’embrassa tendrement.

    — Merci. Il doit nous rester quelques heures avant que le jour se lève… profitons de notre dernière nuit ensemble. Ensuite, il sera temps de se dire adieu.

    Elle avait changé d’avis, en partie. Ils firent l’amour une dernière fois. Puis l’aube arriva et le cœur lourd, sans avoir dormi ni l’un ni l’autre, ils durent se séparer pour prendre des directions différentes. Chacun vers ses responsabilités.

     

    (crédit illustration ? aucune idée… mais j’adore et je l’ai trouvée )

     

    Ils avaient alors tous les deux la trentaine. Elorine rejoignit le monastère principal de l’ordre Ophrys, dans la province de Leda en Valoki, tandis que Crysarios retrouva la cité de Meriv et ses écosystèmes ravagés, qui allaient lui demander tant d’efforts dans l’espoir d’y réparer les terribles erreurs des Nemosians.

    Chacun se plongea dans le travail pour tenter d’oublier, d’apaiser son chagrin. Ils ne se revirent pas pendant de très longues années. Pourtant, le temps n’allait jamais effacer le lien qui les avait unis. Ils ne purent retrouver une relation aussi forte que celle qu’ils avaient partagée. Aucun des deux ne connut à nouveau l’amour.

     

    Le sens du devoir peut être un fardeau bien lourd à porter, quand il va à l’encontre de nos sentiments.

    Existe-t-il vraiment une décision meilleure que l’autre dans ce genre de situation ? Assumer ses obligations le cœur déchiré, ou rompre un serment pour choisir le chemin inverse… Elorine suivit la voie de la raison, et ce choix ne fut pas exempt de regrets dans les années qui suivirent. Mais la Matria ne sacrifia pas son intégrité, qui lui était si chère.

    Rien ne sert de juger pour les autres, chacun est libre de faire ce genre de choix. Et bonnes ou mauvaises, d’en affronter les conséquences.

     

     



     


  • La chute de Meriv

     

    Sud de la Nemosia, année 583 du calendrier planétaire.

     

    Le visage lumineux projeté par la console holographique affichait une expression de plus en plus menaçante.

    — Monsieur l’édile, vous êtes en train de jouer un jeu très dangereux, affirma le Thars. Les conséquences de votre décision peuvent s’avérer catastrophiques pour votre cité.

    Crysarios Darek ne se laissa pas démonter par le ton condescendant de son interlocuteur.

    — J’en suis conscient, monsieur le Gouverneur. Mais les habitants de Meriv m’ont justement élu comme édile parce que je suis le seul à oser affronter ces conséquences. À vous affronter, devrais-je dire.

    — C’est inadmissible ! s’emporta le Thars. Votre inconscience vous coûtera cher, monsieur Darek !

    — Peut-être… en attendant, au nom de la population de cette ville, je vous demande une dernière fois de partir avec tous vos compatriotes.

    La voix du Gouverneur des colons nordiques devint glacée, tandis que son hologramme fixait Crysarios d’un air méprisant.

    — Je vous avais prévenu, Darek.

    La communication fut coupée. Crysarios se dégagea de la console en se renversant dans son fauteuil avec un soupir. Son épouse, qui n’avait rien perdu de la conversation, s’approcha alors et posa ses mains de part et d’autre de sa nuque puissante.

    — Tu as pris la bonne décision, dit-elle en massant les épaules de son mari.

    — J’espère, Valeria. Mais tu as entendu leur chef, ça va barder. On a bien fait de mettre Eleanor à l’abri avec les autres enfants… je serais plus rassuré que tu la rejoignes, à vrai dire.

    Leur fille âgée de quatre ans à peine était sous la protection de tout un bataillon de gardes, cachée à l’abri dans des abris souterrains, avec une bonne partie des habitants de Meriv. Se doutant du conflit que leur révolte allait engendrer, ils avaient pris des dispositions. Crysarios fit pivoter sa chaise pour faire face à sa femme, en lui lançant un regard insistant. Valeria secoua la tête.

    — Il est hors de question que je te laisse tout seul, si la situation dégénère.

    — Elle va dégénérer, ce n’est qu’une question de temps. Je ne veux pas que tu t’exposes au danger.

    — Je suis à tes côtés depuis le début, j’y resterai quoi qu’il arrive, assura Valeria.

    Crysarios se leva pour la prendre dans ses bras. Ils s’étreignirent un moment, puis suivant une impulsion commune, le jeune couple s’approcha de la baie vitrée en demi-cercle qui donnait vue sur la mer, en se tenant par la main.

    La mer Orange ne méritait plus son nom. Les vagues qui venaient s’échouer sur le rivage charriaient des quantités impressionnantes d’algues nauséabondes et de déchets industriels en tout genre. Pendant des siècles, la cité de Meriv avait été considérée comme la capitale du corail.

    Située sur une presqu’île à l’embouchure du fleuve Nemos, elle accueillait encore quelques-uns des joailliers spécialisés dans la confection de bijoux coralliens, des pêcheurs d’animaux exotiques et des cueilleurs d’algues aux nombreuses propriétés médicinales. À présent, tous ces gens étaient désœuvrés, désorientés, impuissants devant l’effondrement des écosystèmes qui avaient fait le prestige de la région. Nombre de ses habitants avaient quitté Meriv ou projetaient de le faire. L’exode était déjà entamé.

    Même les célèbres herbes-cornalines qui parsemaient les fonds côtiers d’une splendide couleur orange avaient disparu face à la pollution. Depuis que des alliances avaient été forgées avec les Thars pour exploiter les ressources de la région, les accords commerciaux de plus en plus invasifs avaient donné lieu à une véritable colonisation de leur part.

    Les nordiques avaient investi le secteur avec leurs constructions ultra-modernes : immeubles, usines, commerces… Les prédécesseurs de Crysarios les avaient laissé faire en s’enrichissant grassement, jusqu’à ce que les écosystèmes soient complètement épuisés, envahis par la pollution.

    La source de la prospérité à présent tarie, les Merivois venaient d’élire un nouveau dirigeant pour mettre les Thars dehors. Ils ne manquaient pas de courage, mais d’aucuns considéraient qu’il était déjà trop tard. Les dégâts s’avéraient irréparables à court terme. Il faudrait des générations entières de nettoyage pour venir à bout d’un tel gâchis.

     

    (arbres retouchés. Crédit photo : The Photographer)

     

    Une sonnerie résonna sur le communicateur du bureau de Crysarios. Au même instant, Valeria poussa un cri étouffé en tendant le doigt vers une autre baie vitrée donnant sur la ville. Le nouvel édile se précipita vers son bureau en jurant devant la scène qui s’offrait à ses yeux.

    Les vaisseaux des colons nordiques semblaient occuper tout le ciel au-dessus de la côte, sur la partie moderne de la cité qui avait triplé de volume en seulement quelques décennies. Leurs ombres s’étendaient sur les immeubles comme des ailes menaçantes, funestes.

    — Bien sûr que je les vois ! s’écria Crysarios dans son communicateur. Vous avez déjà vos consignes, lancez l’opération tout de suite !

    Des appareils nemosians décollèrent aussitôt de l’aéroport pour s’avancer vers les engins thars.

    Crysarios s’approcha de son épouse et l’embrassa.

    — Tu es sûr que cette manœuvre d’intimidation va porter ses fruits ? demanda-t-elle, inquiète.

    — Non, répondit-il franchement. Je l’espère mais je n’en suis pas sûr. Nous sommes en minorité et notre armement est moins important que le leur. Je ne pensais pas qu’ils agiraient si vite.

    — Il est risqué de bluffer avec ces gens… dit Valeria d’une voix angoissée.

    — J’ai un autre atout dans ma manche, révéla Crysarios avec un sourire mystérieux. Viens maintenant, le temps presse.

    Valeria s’apprêta à poser une question pour en savoir davantage, mais les premières détonations éclatèrent. Le jeune couple quitta la maison en courant pour s’engouffrer dans l’appareil qui les attendait dehors. Ils décollèrent à toute vitesse pour se joindre à leur groupe de vaisseaux.

    Les Thars commençaient à bombarder leurs propres bâtiments désertés. Ils savaient que la majeure partie de la population de Meriv s’était regroupée dans la vieille ville et sa citadelle. Acculés dans une impasse diplomatique, sommés de s’en aller par les habitants locaux et lâchés par leur propre gouvernement, ils avaient décidé de ne rien laisser derrière eux.

    Crysarios donna des ordres et son appareil fut le premier à engager le combat. Une partie des vaisseaux merivois entreprirent d’attaquer ceux des nordiques, pour les empêcher de pilonner les extensions modernes de la cité. Les autres restaient au-dessus de la citadelle pour la protéger.

    Malgré les efforts des nemosians, ils ne parvinrent pas à empêcher les colons nordiques de détruire la partie de la cité qui leur avait appartenu.

    Il était primordial de protéger la population regroupée dans la vieille ville. Trop peu nombreux, les appareils merivois qui tentaient d’attaquer ceux des colons furent rapidement détruits ou mis en déroute.

    À côté de l’appareil de l’édile, un des vaisseaux qui les escortaient explosa dans une grande gerbe de flammes. Leur propre aéronef fut secoué, puis soudain touché par des tirs. Ils durent se poser en catastrophe parmi les décombres.

    Un autre engin vint aussitôt à leur secours.

    — Monte avec eux ! cria Crysarios à sa femme. Je dois m’occuper d’une chose que je suis seul à pouvoir faire.

    Valeria lui lança un regard de reproche.

    — Ton fameux atout ?

    Crysarios acquiesça en la poussant sans ménagement vers la passerelle du vaisseau qui était venu les chercher. Valeria s’y réfugia à contrecœur, entourée de gardes. L’édile regarda l’appareil s’éloigner un instant, puis il courut vers l’entrée d’un passage secret dans les tunnels souterrains.

     

    Valeria prit la tête des défenses aériennes. Malgré leur courage, les vaisseaux nemosians ne parvenaient pas à repousser ceux des Thars. Subissant de lourdes pertes, ils durent bientôt se replier autour de la vieille ville pour consolider le rempart aérien formé par leurs engins volants.

    Ils assistèrent, impuissants, à la destruction complète des usines, des commerces et des immeubles d’habitation que les Thars avaient mis des années à construire. Moins d’une heure suffit pour que toute la partie moderne de Meriv soit en ruines.

     

    (crédit image : GsFDcY)

     

    Un immense champ de gravats occupait à présent tout l’espace le long de la côte.

    La flottille des colons nordiques s’approcha dangereusement de la citadelle sur la presqu’île.

    — Préparerez-vous à défendre chèrement votre peau ! lança Valeria aux hommes et aux femmes qui l’entouraient dans le vaisseau. Quelqu’un sait où est passé mon mari ?

    Mais personne ne savait où Crysarios se trouvait, ni même s’il était encore vivant. Résignée à se battre jusqu’au bout, Valeria allait donner l’ordre d’ouvrir à nouveau le feu quand ils assistèrent à une scène étonnante.

    Un appareil nordique s’inclina dangereusement vers le sol, et juste avant qu’il ne s’écrase, des témoins purent apercevoir une silhouette en émerger en effectuant un bond incroyable vers un autre vaisseau thars. Celui-ci ne tarda pas à foncer vers un troisième appareil. Les explosions provoquèrent des cris de joie parmi les Nemosians.

    Ils en profitèrent pour lancer de nouvelles attaques sur les vaisseaux ennemis qui restaient en formation serrée.

    On aperçut encore une forme sombre, se déplaçant avec une telle rapidité que personne ne pouvait affirmer de qui ou de quoi il s’agissait. L’apparition bondit à nouveau d’un vaisseau en flammes avant qu’il ne s’écrase, sur un autre encore intact. Elle pénétra à l’intérieur et quelques instants plus tard, cet engin ouvrait le feu sur ceux de son propre camp.

    Ce revirement de situation plongea les nordiques dans la plus grande confusion. Assaillis de toutes parts, ils rompirent enfin la formation d’attaque pour se replier.

    Dans l’euphorie, Valeria donna l’ordre de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils aient quitté l’espace aérien de la région. Ce fut une terrible erreur. Plusieurs engins thars se retournèrent pour riposter et son vaisseau fut sévèrement touché.

    Avant que son aéronef ne s’écrase sur le champ de décombres qu’était devenue Meriv, Valeria eut une dernière pensée pour son mari et leur fille Eleanor.

     

    Crysarios arriva bien trop tard pour leur porter secours. Il ne retrouva que des corps calcinés dans les restes de l’appareil, dont celui de sa femme.

    Terrassé par la douleur et le chagrin, il n’était plus que l’ombre de lui-même alors que la foule en liesse le portait en triomphe jusqu’à la citadelle. Il fondit en larmes quand on amena sa fille saine et sauve avec les autres enfants, et qu’elle demanda où était sa maman. Incapable de dire un mot, il la prit dans ses bras en la serrant très fort.

    La cité venait de retrouver son indépendance, ils avaient réussi à chasser les Thars. Mais à quel prix ? Toute la nouvelle ville avait été rasée par les bombardements des colons. Malgré les mesures prises pour protéger la population, on dénombrait des centaines de morts.

     

    Crysarios devint le héros de Meriv le jour même où il perdit son épouse.

    Il fit de son mieux pour élever Eleanor tout seul, elle qui n’allait garder aucun souvenir de sa mère alors qu’elle lui ressemblait tant.

    Il garda précieusement son secret concernant l’aide qu’ils avaient reçue. Personne ne sut jamais quelle était cette étrange apparition qui était intervenue avec une telle efficacité. Insecte, humain, machine ?… Des rumeurs coururent pendant un temps, certaines complètement invraisemblables. La plus réaliste prétendit qu’il s’agissait d’un commando de plusieurs mercenaires d’élite que Crysarios avait secrètement engagé. On se demanda même s’il ne s’agissait pas de Thars ayant trahi leur propre camp.

    Mais cette triste victoire ne put empêcher la poursuite de l’exode.

    L’environnement était tellement saccagé que les gens finirent par désespérer de faire revivre cette région. Meriv fut progressivement désertée par la majeure partie de ses anciens habitants. Les Nemosians ne gardèrent que le souvenir de tous les hommes et les femmes qui s’étaient sacrifiés pour reprendre possession de leur cité.

     

    ♦◊♦

     

    Vingt-cinq ans plus tard en l’année 608, au moment où débute le roman, Crysarios Darek est toujours l’édile de Meriv. Même lorsque sa fille atteignit l’âge adulte et quitta la région pour vivre à Cruzco, une autre grande ville nemosiane, il ne se remaria pas. Il décida de rester pour tenter de redresser la cité, et surtout de nettoyer les écosystèmes ravagés de cette région qui jadis fut splendide.

    On raconte que c’est depuis cette bataille tragique que certaines régions de la Nemosia se sont liguées contre la monarchie. À cause des conséquences de leurs alliances avec les nordiques, il s’agit désormais d’un pays déchiré, divisé quant à l’influence des Thars sur la famille royale. Depuis les palais de leur capitale, les dirigeants ne semblent guère se soucier de sacrifier certaines régions lointaines, en échange de certains avantages.

    Ainsi se termina la longue chute de Meriv la belle, ancienne capitale maritime du corail, ancienne fierté du peuple nemosian, devenue symbole de honte et de gâchis.

    Et pourtant, ailleurs en de nombreux endroits, les humains continuèrent de saccager leur environnement.

     

     



     


  • Deux cœurs dans la tourmente… et tout a basculé

     

    (Journal illégal de Bakir Meyo – suite de Dangereuse activité clandestine)

     

    « La porte s’ouvrit sur une scène abominable : Melina était par terre, en pleurs et le visage en sang. Ousmane se tenait au-dessus d’elle en l’insultant copieusement, et lui cognait dessus à grands coups de poing.

    Ni une ni deux, Pablo et moi nous sommes précipités sur le grand métis pour le plaquer au sol. Malgré sa blessure, le frère de la belle avait réagi aussi vite que moi. Ousmane l’a repoussé brutalement, l’épaule blessée de Pablo s’est écrasée contre un mur, lui arrachant un cri avant qu’il ne tombe inconscient, terrassé par la douleur.

    Je me suis retrouvé seul, au corps-à-corps contre le colosse. Nous nous roulâmes sur le sol en échangeant des coups, mais il était bien trop puissant pour moi. Je me suis vite retrouvé en position de faiblesse, étendu sur le dos avec le monstre qui me maintenait plaqué au sol en défonçant mon visage à coups de poing.

    Je sentais mes os se briser, mon sang giclait à chaque coup. Dans une tentative désespérée, je tentais de saisir le flingue caché sous ma veste. Il frappa mon poignet avec une telle force que le revolver valdingua dans la pièce. Ousmane semblait possédé. Ses yeux injectés de sang lançaient des éclairs de folie meurtrière.

    — Voilà ce que j’en fais, du gentil Bakir ! cracha-t-il en continuant de me massacrer. On verra si tu l’apprécieras toujours quand j’en aurai fini avec lui !

    Les coups pleuvaient. Je n’avais même plus la force de lui résister. Je sentis que j’allais m’évanouir, envahi par un brouillard rouge. Mourir peut-être.

    Une première détonation, étouffée par le silencieux. Puis une deuxième. Je vis les yeux d’Ousmane s’agrandir sous l’effet de la surprise. Une tache rouge s’épanouit sur sa poitrine. Troisième détonation. Un horrible trou apparut au milieu du front du grand métis et il s’écroula sur moi, raide mort.

    Melina tenait mon revolver en tremblant. Elle le laissa tomber au sol et fondit en larmes. Je me dégageais péniblement pour aller vers elle, la prit dans mes bras, et nous avons sangloté ensemble.

     

     

    Dès que nous avons repris nos esprits, malgré notre piteux état nous nous sommes précipités pour nous occuper de Pablo. Il reprit connaissance alors qu’on le portait sur son lit. Le brouillard rouge ne voulait pas quitter ma tête endolorie, cotonneuse. J’avais le nez et une dent cassés. Le joli visage de Melina était tuméfié par les coups. Elle avait une pommette fracturée, un affreux hématome violacé l’empêchait d’ouvrir un œil.

    Je verrouillais la porte de l’appartement laissée ouverte pendant la bagarre. Nos cris avaient sans doute attiré l’attention des voisins, mais personne ne vint voir ce qui se passait. La crainte qu’inspirait Ousmane à tout le monde nous servit, cette fois. Grâce au silencieux, les coups de feu étaient passés inaperçus.

    Il fallut utiliser toutes les ressources de leur maigre armoire à pharmacie. Gavés d’antalgiques, nous nous sommes d’abord occupés de l’épaule de Pablo. La partie la plus délicate fut de lui enlever les vêtements brûlés et collés à la plaie. Mais nous réussîmes à panser cette horreur et ensuite, Melina et moi nous soignâmes mutuellement.

    Jamais je n’allais oublier la douceur de ses gestes envers moi, son désespoir mêlé de reconnaissance. Son visage tellement meurtri, abîmé… J’avais voulu l’aider, mais c’est elle qui venait de tuer un homme pour me sauver. Son homme. Avec ce flingue que j’espérais ne jamais avoir à utiliser, destiné à nous défendre contre la police tharse, et qui venait de servir contre un autre immigré. Un membre de notre mouvement de résistance, pour couronner le tout.

    Nous regardâmes le cadavre du grand métis, tétanisés d’abord, impuissants devant le fait accompli. Je leur proposai alors d’opérer comme j’avais dû le faire avec le corps de Relg.

    Melina et moi sommes ressortis pour faire des emplettes, nos visages difformes cachés tant bien que mal par les masques respiratoires et les capuches. Ce printemps était si froid que cela ne choqua personne. Nous achetâmes des bidons de soude dans plusieurs commerces différents, pour ne pas trop attirer l’attention. Les vendeurs et les clients des magasins nous regardèrent bizarrement, ou était-ce juste une impression ? Nous nous sentions coupables, mais personne ne pouvait deviner ce que nous venions de faire.

     

    La nuit tombait dehors alors que nous rentrions, les bras chargés. Une fois notre fardeau déposé dans l’appartement, Melina fondit une nouvelle fois en larmes devant le corps de son ex-fiancé.

    Malgré sa blessure, Pablo nous aida à porter le cadavre dans la baignoire. L’ignoble suite de l’opération, vous la connaissez…

     

     

    En dépit des masques respiratoires, des fenêtres grandes ouvertes et de tout ce qui nous tombait sous la main pour parfumer l’atmosphère, l’odeur fut épouvantable. À la fin il ne restait que les os, les vêtements synthétiques et les trois balles qui avaient tué Ousmane. Tout fut réparti dans différents sacs, dont nous emportions aussitôt une partie dehors.

    Autre problème : le logement était au nom du métis. Impossible pour Melina et Pablo de rester dans cet appartement. Je leur proposai de venir chez moi, le temps de trouver une autre solution.

    Ainsi, après un petit détour par le bord de mer… nous nous retrouvâmes tous les trois dans mon studio minable à l’autre bout du quartier. Il était déjà très tard. J’étais de toute façon en congé et vu leurs blessures, mes deux amis allaient devoir prévenir leurs employeurs de leur absence pendant quelques jours, au moins.

     

    Après avoir recouvré un semblant de calme, nous eûmes une longue discussion tous les trois. Ce n’était pas la première fois qu’Ousmane frappait Melina. Les tensions étaient de plus en plus vives entre eux, et j’appris aussi avec stupeur que j’en étais l’une des causes. Le frère et la sœur ne me l’avaient jamais dit, mais depuis que j’étais entré dans leur vie, ils m’appréciaient vraiment beaucoup. Au point que Melina prononçait de plus en plus souvent mon prénom quand elle se disputait avec Ousmane, comparant nos paroles et nos actes pour tenter de le mettre devant ses contradictions et sa mauvaise foi.

    Matelas gonflables et couvertures étalées par terre, il n’y avait plus de place dans le studio. Nous parvînmes finalement à nous reposer au petit matin, côte à côte tous les trois. Melina m’a pris la main en murmurant un merci, puis elle s’est endormie contre mon épaule. Raide comme un piquet, je passais ces quelques heures sans pouvoir fermer l’œil. Aucun de nous trois ne dormit vraiment, je pense. Mais pas entièrement pour les mêmes raisons.

    Melina… nous étions deux cœurs dans la tourmente. Elle, parce qu’elle avait donné tout son amour à la mauvaise personne. Comme je l’avais fait aussi par ignorance et manque d’estime de soi, il n’y avait pas si longtemps… Et moi, tourmenté parce que je refusais bêtement de l’écouter, ce cœur qui ne cessait de m’envoyer des messages depuis deux ans. Nous étions pourtant faits l’un pour l’autre.

    Et puis, tout a basculé. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette explosion de violence nous a rapprochés, libérés. Elle nous a mis devant l’évidence que nous tentions d’ignorer. Oh, cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il a déjà fallu se remettre du choc initial. Mais cette nuit terrible fut le déclencheur d’une prise de conscience commune. D’une nouvelle relation.

     

     

    Les journées suivantes furent consacrées à nous remettre de nos émotions et de notre fatigue, à nous soigner et continuer à faire disparaître les os d’Ousmane. Nous retournâmes plusieurs fois à leur ancien logement pour qu’ils récupèrent des affaires et tout nettoyer à fond. Puis, quand l’état de Pablo lui permit de cacher complètement sa blessure, il alla déclarer aux services de police que le grand métis avait disparu.

    Comme il s’agissait aussi d’un immigré, nous savions que les recherches ne seraient pas effectuées avec beaucoup de zèle.

    Il fallut en revanche raconter la vérité à nos contacts de la Main Opaline. Enfin quand je dis « nos » contacts, à l’époque c’était plutôt les leurs. Étant donné les blessures que purent montrer le frère et la sœur, leur version fut visiblement acceptée. À cette occasion, nous avions même appris que notre organisation clandestine avait de sérieux doutes quant à la fiabilité d’Ousmane. Pablo devint le nouveau chef de notre petit groupe.

    Nous cohabitions pendant quelques jours, puis je dû reprendre mon travail en mer. Quelle ironie. Alors que j’avais attendu tellement longtemps cette promotion qui me permettait de fuir la ville pendant de longues semaines, même si le travail était dur et moralement très discutable, j’en arrivais à regretter de l’avoir obtenue. Je ne vivais plus seul dans mon petit appartement minable, j’avais enfin deux compagnons pour partager mon quotidien… dont Melina. Mais c’est moi qui devais partir.

    Le frère et la sœur tenant à ne pas représenter un poids pour moi, ils allaient chercher activement un autre logement pendant mon absence. J’embarquais sur le navire de pêche de mon employeur avec la crainte de retrouver mon studio vide, à mon retour.

    Et c’est ce qui arriva… »

     

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°12 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.