La chute de Meriv

 

Sud de la Nemosia, année 583 du calendrier planétaire.

 

Le visage lumineux projeté par la console holographique affichait une expression de plus en plus menaçante.

— Monsieur l’édile, vous êtes en train de jouer un jeu très dangereux, affirma le Thars. Les conséquences de votre décision peuvent s’avérer catastrophiques pour votre cité.

Crysarios Darek ne se laissa pas démonter par le ton condescendant de son interlocuteur.

— J’en suis conscient, monsieur le Gouverneur. Mais les habitants de Meriv m’ont justement élu comme édile parce que je suis le seul à oser affronter ces conséquences. À vous affronter, devrais-je dire.

— C’est inadmissible ! s’emporta le Thars. Votre inconscience vous coûtera cher, monsieur Darek !

— Peut-être… en attendant, au nom de la population de cette ville, je vous demande une dernière fois de partir avec tous vos compatriotes.

La voix du Gouverneur des colons nordiques devint glacée, tandis que son hologramme fixait Crysarios d’un air méprisant.

— Je vous avais prévenu, Darek.

La communication fut coupée. Crysarios se dégagea de la console en se renversant dans son fauteuil avec un soupir. Son épouse, qui n’avait rien perdu de la conversation, s’approcha alors et posa ses mains de part et d’autre de sa nuque puissante.

— Tu as pris la bonne décision, dit-elle en massant les épaules de son mari.

— J’espère, Valeria. Mais tu as entendu leur chef, ça va barder. On a bien fait de mettre Eleanor à l’abri avec les autres enfants… je serais plus rassuré que tu la rejoignes, à vrai dire.

Leur fille âgée de quatre ans à peine était sous la protection de tout un bataillon de gardes, cachée à l’abri dans des abris souterrains, avec une bonne partie des habitants de Meriv. Se doutant du conflit que leur révolte allait engendrer, ils avaient pris des dispositions. Crysarios fit pivoter sa chaise pour faire face à sa femme, en lui lançant un regard insistant. Valeria secoua la tête.

— Il est hors de question que je te laisse tout seul, si la situation dégénère.

— Elle va dégénérer, ce n’est qu’une question de temps. Je ne veux pas que tu t’exposes au danger.

— Je suis à tes côtés depuis le début, j’y resterai quoi qu’il arrive, assura Valeria.

Crysarios se leva pour la prendre dans ses bras. Ils s’étreignirent un moment, puis suivant une impulsion commune, le jeune couple s’approcha de la baie vitrée en demi-cercle qui donnait vue sur la mer, en se tenant par la main.

La mer Orange ne méritait plus son nom. Les vagues qui venaient s’échouer sur le rivage charriaient des quantités impressionnantes d’algues nauséabondes et de déchets industriels en tout genre. Pendant des siècles, la cité de Meriv avait été considérée comme la capitale du corail.

Située sur une presqu’île à l’embouchure du fleuve Nemos, elle accueillait encore quelques-uns des joailliers spécialisés dans la confection de bijoux coralliens, des pêcheurs d’animaux exotiques et des cueilleurs d’algues aux nombreuses propriétés médicinales. À présent, tous ces gens étaient désœuvrés, désorientés, impuissants devant l’effondrement des écosystèmes qui avaient fait le prestige de la région. Nombre de ses habitants avaient quitté Meriv ou projetaient de le faire. L’exode était déjà entamé.

Même les célèbres herbes-cornalines qui parsemaient les fonds côtiers d’une splendide couleur orange avaient disparu face à la pollution. Depuis que des alliances avaient été forgées avec les Thars pour exploiter les ressources de la région, les accords commerciaux de plus en plus invasifs avaient donné lieu à une véritable colonisation de leur part.

Les nordiques avaient investi le secteur avec leurs constructions ultra-modernes : immeubles, usines, commerces… Les prédécesseurs de Crysarios les avaient laissé faire en s’enrichissant grassement, jusqu’à ce que les écosystèmes soient complètement épuisés, envahis par la pollution.

La source de la prospérité à présent tarie, les Merivois venaient d’élire un nouveau dirigeant pour mettre les Thars dehors. Ils ne manquaient pas de courage, mais d’aucuns considéraient qu’il était déjà trop tard. Les dégâts s’avéraient irréparables à court terme. Il faudrait des générations entières de nettoyage pour venir à bout d’un tel gâchis.

 

(arbres retouchés. Crédit photo : The Photographer)

 

Une sonnerie résonna sur le communicateur du bureau de Crysarios. Au même instant, Valeria poussa un cri étouffé en tendant le doigt vers une autre baie vitrée donnant sur la ville. Le nouvel édile se précipita vers son bureau en jurant devant la scène qui s’offrait à ses yeux.

Les vaisseaux des colons nordiques semblaient occuper tout le ciel au-dessus de la côte, sur la partie moderne de la cité qui avait triplé de volume en seulement quelques décennies. Leurs ombres s’étendaient sur les immeubles comme des ailes menaçantes, funestes.

— Bien sûr que je les vois ! s’écria Crysarios dans son communicateur. Vous avez déjà vos consignes, lancez l’opération tout de suite !

Des appareils nemosians décollèrent aussitôt de l’aéroport pour s’avancer vers les engins thars.

Crysarios s’approcha de son épouse et l’embrassa.

— Tu es sûr que cette manœuvre d’intimidation va porter ses fruits ? demanda-t-elle, inquiète.

— Non, répondit-il franchement. Je l’espère mais je n’en suis pas sûr. Nous sommes en minorité et notre armement est moins important que le leur. Je ne pensais pas qu’ils agiraient si vite.

— Il est risqué de bluffer avec ces gens… dit Valeria d’une voix angoissée.

— J’ai un autre atout dans ma manche, révéla Crysarios avec un sourire mystérieux. Viens maintenant, le temps presse.

Valeria s’apprêta à poser une question pour en savoir davantage, mais les premières détonations éclatèrent. Le jeune couple quitta la maison en courant pour s’engouffrer dans l’appareil qui les attendait dehors. Ils décollèrent à toute vitesse pour se joindre à leur groupe de vaisseaux.

Les Thars commençaient à bombarder leurs propres bâtiments désertés. Ils savaient que la majeure partie de la population de Meriv s’était regroupée dans la vieille ville et sa citadelle. Acculés dans une impasse diplomatique, sommés de s’en aller par les habitants locaux et lâchés par leur propre gouvernement, ils avaient décidé de ne rien laisser derrière eux.

Crysarios donna des ordres et son appareil fut le premier à engager le combat. Une partie des vaisseaux merivois entreprirent d’attaquer ceux des nordiques, pour les empêcher de pilonner les extensions modernes de la cité. Les autres restaient au-dessus de la citadelle pour la protéger.

Malgré les efforts des nemosians, ils ne parvinrent pas à empêcher les colons nordiques de détruire la partie de la cité qui leur avait appartenu.

Il était primordial de protéger la population regroupée dans la vieille ville. Trop peu nombreux, les appareils merivois qui tentaient d’attaquer ceux des colons furent rapidement détruits ou mis en déroute.

À côté de l’appareil de l’édile, un des vaisseaux qui les escortaient explosa dans une grande gerbe de flammes. Leur propre aéronef fut secoué, puis soudain touché par des tirs. Ils durent se poser en catastrophe parmi les décombres.

Un autre engin vint aussitôt à leur secours.

— Monte avec eux ! cria Crysarios à sa femme. Je dois m’occuper d’une chose que je suis seul à pouvoir faire.

Valeria lui lança un regard de reproche.

— Ton fameux atout ?

Crysarios acquiesça en la poussant sans ménagement vers la passerelle du vaisseau qui était venu les chercher. Valeria s’y réfugia à contrecœur, entourée de gardes. L’édile regarda l’appareil s’éloigner un instant, puis il courut vers l’entrée d’un passage secret dans les tunnels souterrains.

 

Valeria prit la tête des défenses aériennes. Malgré leur courage, les vaisseaux nemosians ne parvenaient pas à repousser ceux des Thars. Subissant de lourdes pertes, ils durent bientôt se replier autour de la vieille ville pour consolider le rempart aérien formé par leurs engins volants.

Ils assistèrent, impuissants, à la destruction complète des usines, des commerces et des immeubles d’habitation que les Thars avaient mis des années à construire. Moins d’une heure suffit pour que toute la partie moderne de Meriv soit en ruines.

 

(crédit image : GsFDcY)

 

Un immense champ de gravats occupait à présent tout l’espace le long de la côte.

La flottille des colons nordiques s’approcha dangereusement de la citadelle sur la presqu’île.

— Préparerez-vous à défendre chèrement votre peau ! lança Valeria aux hommes et aux femmes qui l’entouraient dans le vaisseau. Quelqu’un sait où est passé mon mari ?

Mais personne ne savait où Crysarios se trouvait, ni même s’il était encore vivant. Résignée à se battre jusqu’au bout, Valeria allait donner l’ordre d’ouvrir à nouveau le feu quand ils assistèrent à une scène étonnante.

Un appareil nordique s’inclina dangereusement vers le sol, et juste avant qu’il ne s’écrase, des témoins purent apercevoir une silhouette en émerger en effectuant un bond incroyable vers un autre vaisseau thars. Celui-ci ne tarda pas à foncer vers un troisième appareil. Les explosions provoquèrent des cris de joie parmi les Nemosians.

Ils en profitèrent pour lancer de nouvelles attaques sur les vaisseaux ennemis qui restaient en formation serrée.

On aperçut encore une forme sombre, se déplaçant avec une telle rapidité que personne ne pouvait affirmer de qui ou de quoi il s’agissait. L’apparition bondit à nouveau d’un vaisseau en flammes avant qu’il ne s’écrase, sur un autre encore intact. Elle pénétra à l’intérieur et quelques instants plus tard, cet engin ouvrait le feu sur ceux de son propre camp.

Ce revirement de situation plongea les nordiques dans la plus grande confusion. Assaillis de toutes parts, ils rompirent enfin la formation d’attaque pour se replier.

Dans l’euphorie, Valeria donna l’ordre de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils aient quitté l’espace aérien de la région. Ce fut une terrible erreur. Plusieurs engins thars se retournèrent pour riposter et son vaisseau fut sévèrement touché.

Avant que son aéronef ne s’écrase sur le champ de décombres qu’était devenue Meriv, Valeria eut une dernière pensée pour son mari et leur fille Eleanor.

 

Crysarios arriva bien trop tard pour leur porter secours. Il ne retrouva que des corps calcinés dans les restes de l’appareil, dont celui de sa femme.

Terrassé par la douleur et le chagrin, il n’était plus que l’ombre de lui-même alors que la foule en liesse le portait en triomphe jusqu’à la citadelle. Il fondit en larmes quand on amena sa fille saine et sauve avec les autres enfants, et qu’elle demanda où était sa maman. Incapable de dire un mot, il la prit dans ses bras en la serrant très fort.

La cité venait de retrouver son indépendance, ils avaient réussi à chasser les Thars. Mais à quel prix ? Toute la nouvelle ville avait été rasée par les bombardements des colons. Malgré les mesures prises pour protéger la population, on dénombrait des centaines de morts.

 

Crysarios devint le héros de Meriv le jour même où il perdit son épouse.

Il fit de son mieux pour élever Eleanor tout seul, elle qui n’allait garder aucun souvenir de sa mère alors qu’elle lui ressemblait tant.

Il garda précieusement son secret concernant l’aide qu’ils avaient reçue. Personne ne sut jamais quelle était cette étrange apparition qui était intervenue avec une telle efficacité. Insecte, humain, machine ?… Des rumeurs coururent pendant un temps, certaines complètement invraisemblables. La plus réaliste prétendit qu’il s’agissait d’un commando de plusieurs mercenaires d’élite que Crysarios avait secrètement engagé. On se demanda même s’il ne s’agissait pas de Thars ayant trahi leur propre camp.

Mais cette triste victoire ne put empêcher la poursuite de l’exode.

L’environnement était tellement saccagé que les gens finirent par désespérer de faire revivre cette région. Meriv fut progressivement désertée par la majeure partie de ses anciens habitants. Les Nemosians ne gardèrent que le souvenir de tous les hommes et les femmes qui s’étaient sacrifiés pour reprendre possession de leur cité.

 

♦◊♦

 

Vingt-cinq ans plus tard en l’année 608, au moment où débute le roman, Crysarios Darek est toujours l’édile de Meriv. Même lorsque sa fille atteignit l’âge adulte et quitta la région pour vivre à Cruzco, une autre grande ville nemosiane, il ne se remaria pas. Il décida de rester pour tenter de redresser la cité, et surtout de nettoyer les écosystèmes ravagés de cette région qui jadis fut splendide.

On raconte que c’est depuis cette bataille tragique que certaines régions de la Nemosia se sont liguées contre la monarchie. À cause des conséquences de leurs alliances avec les nordiques, il s’agit désormais d’un pays déchiré, divisé quant à l’influence des Thars sur la famille royale. Depuis les palais de leur capitale, les dirigeants ne semblent guère se soucier de sacrifier certaines régions lointaines, en échange de certains avantages.

Ainsi se termina la longue chute de Meriv la belle, ancienne capitale maritime du corail, ancienne fierté du peuple nemosian, devenue symbole de honte et de gâchis.

Et pourtant, ailleurs en de nombreux endroits, les humains continuèrent de saccager leur environnement.

 

 



 


4 Responses to La chute de Meriv

  1. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Quel gâchis, comme tu dis. C’est vrai que passé un certain seuil critique, il n’ y a plus de retour en arrière possible. Malgré toute la bonne volonté et le sacrifice possible.
    Très beau texte qui résume parfaitement les situations improbables dans lesquels les humains arrivent à se fourrer eux-mêmes.

  2. Merci Marjorie.
    Oui les humains ne prennent souvent conscience de leurs erreurs que lorsqu’il est trop tard pour les éviter. Les gens ont tendance à se focaliser sur leurs objectifs égoïstes, en ignorant les conséquences que certaines actions engendrent.

    Malgré tout ce à quoi nous avons déjà assisté au sujet de notre environnement, notre espèce dans son ensemble continue de faire n’importe quoi. On peut croire que ce n’est pas grave, que ça ne se verra pas ou que la nature s’en remettra, jusqu’au jour où on aura passé le point de non-retour. La planète s’en remettra peut-être dans très longtemps, mais pas nous.
    Tellement d’endroits sont déjà bousillés… et des populations en souffrent, mais ceux qui décident de sacrifier ces régions ne voient que leur propre profit.
    Un jour, il est très probable que l’humanité parvienne vraiment à trouver une autre planète habitable et à s’y rendre. Mais si on ne change pas, j’en arrive à espérer qu’on s’autodétruise avant. Si c’est juste pour répéter les mêmes stupidités ailleurs, à quoi bon ? Actuellement, l’humanité est un cancer pour ce monde.

  3. Merci pour ce beau texte, Sandro, il est très prenant je trouve. Riche idée narrative que de faire de Crysarios le héros de sa ville le jour même où il perd sa femme… J’espère qu’on en saura plus sur cette mystérieuse silhouette qui semblait mettre le feu de l’intérieur dans les vaisseaux ennemis.