Anti-religion

 

« Bonjour, c’est Bakir Meyo. Très heureux de vous retrouver. La dernière fois, je n’avais pas eu la place de vous dire ce que la jolie Iveta m’avait raconté sur son peuple…

Malgré son modeste statut d’infirmière, je dois dire qu’elle m’avait impressionné par ses connaissances. Eh oui, la culture n’est pas réservée aux nantis qui peuvent se payer de longues études ! J’ai été agréablement surpris plus d’une fois, de constater l’érudition de certaines personnes qui se sont forgées toutes seules en allant chercher la connaissance par elles-mêmes. Alors que d’autres, sortant de grandes écoles, avaient la tête farcie d’idioties.

Comme c’était la cause de mon hospitalisation, nous avions longuement parlé de l’athéisme des Thars, je dirais même de leur anti-religion.

Pour comprendre leur état d’esprit à ce sujet, il faut remonter aux premiers temps de la colonisation, et même aux époques précédant l’arrivée de notre espèce sur cette planète.

D’après ce que m’a appris Iveta, les religions avaient déjà engendré des conflits terribles sur la Terre. Une troisième guerre mondiale avait été évitée de justesse, autour de la domination d’une région du monde revendiquée comme berceau par les trois religions les plus influentes. Des religions sœurs et pourtant ennemies.

(J’ignorais alors qu’il y avait eu deux guerres mondiales sur Terre ! Espérons que sur Entom nous ne connaîtrons jamais cela).

RELIGIONS(crédit image : Kalki)

 

Déjà, à l’époque où nos ancêtres décidèrent de tenter leur chance parmi les étoiles, la puissance des croyances religieuses battait de l’aile dans le cœur des hommes et des femmes de la Terre. Trop de haine cristallisée autour de croyances prônant soi-disant l’amour de son prochain. Trop d’intolérance, d’extrémisme, d’aveuglement fanatique.

Trop de scandales mettant en cause la qualité morale de dirigeants religieux, qui au lieu d’incarner des exemples de vertu, se laissaient aller aux pire bassesses, se vautraient dans le vice et le luxe, corrompus par le pouvoir. Trop de faux sages, trop de mensonges.

De plus en plus de gens se désintéressaient de ces dogmes rigides qui bafouaient leurs libertés, distillaient la peur, la haine et la culpabilité jusque dans leur vie privée, jusqu’à leur plus stricte intimité.

Et puis déjà à l’époque, la science ne cessait de démontrer, preuve après preuve, que les affirmations des textes religieux n’étaient bien souvent que des mensonges éhontés, déformant la réalité historique à leur avantage.

À vrai dire je n’en sais rien, je ne fais que répéter ce que l’on m’a raconté. Mais je veux bien croire ce point de vue qui me semble, même après toutes ces années, terriblement cohérent. Terriblement humain.

Depuis toujours semble-t-il, celles et ceux qui détenaient une forme de pouvoir se sont considérés comme supérieurs aux masses populaires. Ils se sont pris pour des bergers menant un troupeau d’ignorants…

Le berger est-il honnête avec ses animaux ? Non bien sûr. Il ne leur dit pas qu’il aiguise sa lame pour leur planter dans la gorge. Il ne leur dit pas qu’il les charge dans un véhicule pour les vendre au plus offrant. Et même s’il parlait la même langue que ses animaux, le ferait-il ?

J’ai bien peur que non. C’est un rapport de domination, l’éleveur exploite son troupeau pour en tirer des bénéfices.

Alors je vous le dis du fond du cœur, ne vous fiez jamais aux belles paroles de ceux qui vous exploitent. Ils feront toujours tout leur possible pour que vous serviez leurs intérêts.

La manipulation de masse est une chose effrayante. Maintenez les gens dans l’ignorance et vous en ferez ce que vous voulez… Je ne serais pas du tout surpris que les religions n’aient été que des instruments utilisés pour servir ceux qui détenaient le pouvoir.

Iveta aimait bien lire des histoires imaginaires. Elle disait avec beaucoup d’humour que pour elle, les livres prétendument sacrés n’avaient jamais été écrits par l’intermédiaire de divinités, mais bien par des gens comme vous et moi. Elle disait que les auteurs d’ouvrages religieux n’étaient que des écrivains de récits imaginaires qui se prenaient trop au sérieux… Qui sait ?

 

Religion_is_rubbish(crédit image : Jsjsjs1111)

 

Mais revenons sur notre bonne vieille Entom… Vous avez probablement entendu parler du vaisseau des origines, cet énorme engin spatial qui a permis à nos ancêtres d’arriver sur cette planète.

D’après Iveta, il y avait encore des croyants à bord de cet appareil. Et malheureusement, comme souvent, une partie de ces personnes étaient des extrémistes voulant plier tous les autres à leurs convictions.

Pratiquement arrivés au terme de leur interminable voyage dans l’espace, ces « fous de dieu », restant minoritaires et ne parvenant pas à convertir les autres passagers, auraient tenté de saboter le vaisseau des origines. Estimant que cette humanité ne méritait pas d’atteindre une nouvelle terre promise, les fanatiques manquèrent de faire exploser tout le vaisseau. Leur tentative fut déjouée in extremis et le ventre du navire spatial fut le théâtre d’affrontements d’une violence inouïe.

Les survivants jetèrent les corps des fanatiques dans l’espace quelques temps avant d’atteindre l’atmosphère de la planète. Ils se jurèrent que plus jamais une croyance religieuse ne s’élèverait au rang d’une institution pouvant prétendre diriger la population.

Quand ils fondèrent la Corporation Nordique (qui est encore la base de toute la philosophie tharse six siècles plus tard), ils allèrent même jusqu’à considérer que toute forme de croyance relevait du trouble psychologique. C’est malheureux de voir un extrémisme en chasser un autre, mais c’est ainsi que les choses se seraient déroulées.

Et voilà comment un peuple ne se fiant plus qu’aux sciences s’est détourné complètement de la spiritualité, pour se plonger à corps perdu dans le matérialisme. Pour eux la vie n’est que le fruit du hasard, rien avant, rien après. Aucun besoin d’élévation spirituelle, un rejet total des choses invisibles non reconnues par la science. Je les plains.

Pour ma part, j’ai gardé des traces encore vivaces des croyances qui ont bercé mon enfance. Dans le Calsynn il n’y a pas de religion officielle mais de très fortes convictions animistes. Les Calsy prient les esprits de la mer et du désert pour qu’ils les protègent, ils redoutent les âmes errantes qui n’ont pas trouvé le repos et tourmentent les vivants.

Je crois bien qu’en Nemosia et en Valoki, la plupart des croyants sont aussi des animistes, bien qu’ils vénèrent des entités différentes des nôtres. Les Valokins vouent aussi un culte à leurs ancêtres, paraît-il.

En se détournant des fondements de la Corporation Nordique, les autres peuples ont bien cherché à renouer un lien avec le spirituel. Mais nous sommes tous des descendants des premiers colons et certaines de leurs peurs sont restées ancrées en nous tous. À ma connaissance, aucune religion n’est jamais devenue une institution sur Entom Boötis. Même chez les mystiques Sœurs Ophrys, aucune croyance n’est imposée.

Cela appartient au domaine personnel.

 

Tout ça m’amène à m’interroger sur la nature même des croyances. De quoi s’agit-il au juste ? D’une intuition, d’une conviction personnelle apportant des réponses aux questions existentielles que l’humanité se pose sans doute depuis la nuit des temps ?

Mais puisqu’on ne peut rien prouver, puisqu’il peut exister autant de croyances que d’individus, alors pourquoi élever certaines croyances au rang de dogmes ? Pourquoi les interdire ou au contraire les rendre obligatoires ?

Par intérêt, évidemment. Apporter des réponses toutes faites à des gens qui ne réfléchissent pas par eux-mêmes, qui se contentent de ce qu’on leur raconte, pour les maintenir dans l’ignorance. Et ainsi, plus facilement les soumettre. C’est de la manipulation pure et dure. Je ne vois pas d’autre raison, quand on connaît un tant soit peu la nature humaine et en particulier les travers de ceux qui prétendent décider à la place des autres.

Ne laissez jamais quelqu’un décider à votre place. Jamais.

Suivez vos convictions, votre cœur, et laissez les autres suivre les leurs. Acceptez que vous n’êtes pas les détenteurs d’une vérité absolue, que les gens différents ne sont pas inférieurs à vous.

S’il existe une vérité absolue, par nature elle nous dépasse, nous qui ne sommes que des êtres subjectifs et mortels. Nous en possédons peut-être tous des fragments de cette vérité, mais de grâce, commençons par accepter qu’elle nous échappe. Là, nous aurons fait un grand pas pour notre espèce, chers amis. C’est mon point de vue.

 

No_Religion

 

Mais assez philosophé pour aujourd’hui. Revenons-en à mon histoire, si vous le voulez bien…

Après ma semaine d’hôpital, le cœur un peu lourd de ma séparation avec ma jolie infirmière, je me suis offert quelques jours de convalescence supplémentaires pour récupérer des forces. Nous étions au beau milieu de l’hiver. La médecine des Thars fait des merveilles mais j’étais faible et je souffrais encore de mes blessures quand j’ai dû reprendre le travail.

Pour les migrants, il n’y a pas de compensation financière en cas de problème de santé. On a intérêt à pouvoir se payer des soins, et à vite reprendre le boulot. D’ailleurs cette semaine d’hospitalisation m’avait dépouillé de l’argent que j’avais mis de côté pour espérer me payer un logement bien à moi. Vous vous souvenez ? J’étais hébergé chez d’autres étrangers dans le ghetto, à douze dans un appartement… je me suis retrouvé rapidement dans le rôle de la bouche inutile qui vit sur le dos des autres. Trop peu pour moi.

Je suis donc retourné dans les exploitations agricoles inhumaines où l’embauche d’étrangers-esclaves ne cessait jamais, tant les abandons de poste et les accidents de travail étaient chose courante. Je culpabilisais pour mes colocataires, mais avec le recul il m’apparaît comme une évidence que j’étais encore trop faible pour la reprise d’un travail aussi dur.

J’avais mal attaché un chargement de paquets de matières premières, prêtes au voyage pour rejoindre les usines de transformation. La sangle a cédé et l’énorme tas de marchandises m’est tombé dessus.

C’est le conducteur de l’engin de transport qui m’a sauvé la vie cette fois. Il m’a attrapé en se jetant sur moi et nous nous sommes étalés lourdement sur le sol. Il m’a aidé à me redresser en riant, c’était un Thars. Décidément, en moins de quinze jours, c’était la deuxième fois que je devais la vie sauve à un nordique. Comme quoi, tout arrive…

Il était tellement grand et costaud qu’il m’avait recassé une côte en me tombant dessus, mais il m’avait sauvé d’un sort bien pire. Il s’appelait Josh Rollmann, modeste conducteur d’engins de la caste industrielle portant deux triangles verts sur sa combinaison de travail noire. C’est le premier Thars que j’ai rencontré dont je peux dire qu’il a été un véritable ami. Un chic type, vraiment.

C’est grâce à lui que j’ai pu quitter la région de Wudest, quelques mois plus tard à la fin de cette année 532. Et plus précisément, au moment de l’équinoxe d’automne.

Ah, mais je suis incorrigible. Mes collègues du journal vont encore me houspiller. J’arrive déjà au terme de la place qui m’a été donnée pour écrire ce texte, encore une fois… Eh bien, j’aurais au moins réussi à aborder cette anti-religion des Thars.

La prochaine fois, je tenterai de rester plus concentré sur le récit de mes tribulations dans le Tharseim. Je vous raconterai comment Josh m’a aidé à quitter Wudest et à rejoindre Celtica, une autre mégapole au bord de la Mer du Silence, où j’ai rencontré celle qui allait devenir mon épouse.

Je vous dis à bientôt et d’ici là, portez-vous bien. »

 

– Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°4 [journal illégal]

Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.

 



 


6 Responses to Anti-religion

  1. Bonsoir Sandro ! j’ai failli m’adresser à Bakir tant je l’aime ce personnage.
    Tu sais nous les rendre sympathiques et tellement vivants et crédibles.

    Alors, le fameux problème des religions et des intolérances va-t-il disparaître sur Entom Boötis ou bien renaître ?

    Remarque que symboliquement, les deux fils d’Adam et Eve se sont combattus et Caïn a fini par tuer son frère Abel ! ça n’est donc pas nouveau.

    Merci pour ce récit et pour ta prose tellement agréable à lire.

    http://danny-kada-auteure.com/

  2. Bonsoir Danny

    Les religions ne sont pas vraiment de retour dans ce que j’ai écrit pour le moment. Mais plus tard peut-être…
    Notre évolution n’est pas linéaire et plein de choses peuvent revenir, pas forcément les meilleures. L’intolérance malheureusement n’a pas disparu sur Entom, loin de là.

    Merci beaucoup !

  3. Hello Sandro
    Moi aussi j’aime beaucoup Bakir, c’est vraiment un personnage attachant. un exemple d’ouverture d’esprit qui ne pense pas en terme : l’un OU l’autre mais que tout peut être l’un ET l’autre. ça fait toute la différence. bravo pour ce très beau texte.

  4. Salut Marjorie, merci !
    Très heureux que Bakir te plaise aussi.
    Que l’on soit croyant ou non-croyant, qu’on vienne de tel ou tel pays, que l’on soit d’une couleur ou d’une autre… au final ça ne permet pas de juger les gens. En tout cas, si on essaye d’être raisonnable et un peu objectif, ce n’est pas si simple. Il y a des gens bien et des gens mauvais partout.

    Je pense que l’uniformisation de notre pensée ou de notre manière d’être est une grosse erreur, elle est même dangereuse. La beauté de la vie est dans sa diversité, ça fonctionne aussi pour l’être humain.

  5. Merci pour ce beau texte, Sandro (ou devrais-je dire Bakir ? lol). Belle illustration du travers de l’Homme qui, où qu’il aille, où qu’il vive, sera hélas toujours présent. Dominer les autres, les manipuler, les laisser dans l’ignorance. Et quoi de mieux pour ça que les grands dogmes ? Religions, mouvements politiques, des nids à croyances et à intolérance si on n’y prend garde.
    C’est une bonne idée d’avoir amené cet extrémisme de l’anti-religion.
    Et bonne idée aussi de montrer que même chez les Thars, il est possible de s’y faire des amis.
    Je suis impatiente de découvrir Celtica 😉

  6. Hello
    Tu fais bien de parler aussi des mouvements politiques. Malheureusement, bien souvent il y a d’énormes décalages entre les promesses électorales et les actes une fois qu’ils parviennent au pouvoir.
    Par l’intermédiaire des médias, tout ça a pris la tournure de shows démesurés et absurdes pour séduire les foules, à grands coups de millions pris sur nos impôts au passage…

    Oui, il s’agit là aussi de manipulation. On nous fait croire que nous avons le choix entre plusieurs idéologies, alors qu’au final les gouvernements se succèdent et rien ne change en profondeur, tous roulent pour le même nouveau dieu : la bourse.

    Merci pour ton commentaire éclairé Marjorie.