Assassin légendaire

 

Valoki, province de Leda – Année 605

 

— Dis pépé, raconte-nous la légende du Porteur de Mort.

— Encore ?

— Oh oui ! s’exclamèrent les trois enfants en chœur.

— Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, avant de dormir…

— Siteplééééé !

— Bon… vous êtes prêts ? Écoutez bien les marmots, ça fait froid dans le dos. Tchic, tchac ! Vos oreilles m’appartiennent. Que vos bouches restent closes ou le tueur fera des siennes !

Les enfants se blottirent sous leurs draps avec des petits cris, les yeux brillants de malice. Le grand-père attendit que le silence revienne.

« Nul ne sait d’où il vient, ni où il ira. Tel une ombre il se glisse, malin… qui sa lame frappera ?

Prenez garde les traîtres et les voleurs, vous trouverez votre malheur. Il est mille fois plus mauvais que vous, n’en a rien à faire de vos sous. S’il vous met dans la balance, vous n’avez aucune chance.

On raconte qu’il ne tue pas les enfants, mais dans ses victimes figurent des innocents. Frappe-t-il aveuglément ? Les gens portent des masques souvent, et c’est un maître du déguisement.

 

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(Crédit photo : Sudhamshu Hebbar)

 

On le dit lié à la lune rouge, quand elle est pleine, plus personne ne bouge. Personne ne le verra, sauf pour passer de vie à trépas. Plus rapide que le vent, plus dur qu’un diamant. Aussi sombre que le cœur de la nuit, si tu le vois c’en est fini.

Peu importe qu’il ait raison ou tort, il est le bras droit de la Mort.

Injuste est le destin qui te broie sous le chagrin. Mais si tu peux pleurer, réjouis-toi ! Tu as la chance d’être encore là.

Certains l’accusent d’être un lâche, car toujours il se cache. Il peut surgir dans ton dos, prendre ta vie sans un mot. Mais il s’approche au plus près, sans se faire repérer. Pas question pour lui de tuer à distance, il offre à ses victimes un tour de danse.

Il te regarde dans les yeux en t’expédiant vers les cieux. »

— Moi pépé, la partie que je préfère c’est quand tu l’as rencontré.

— Petit imprudent, n’as-tu pas entendu mes mots, avant ? Si tu interromps le conteur il soufflera la bougie de bonne heure. Vous avez de la chance que le tueur soit en vacances… Au dodo petits garnements, ou ce sera la colère de vos parents !

— Mais c’est vrai que tu l’as vu, toi, le Porteur de Mort ?

— Rien n’est moins sûr, mes anges. Mais le fait est que j’ai vu… quelque chose d’étrange.

— Raconte pépé, steuplé. Mais parle normal, on comprend plus mieux.

Le grand-père soupira.

— Les paysans font rarement de bons poètes… Mais on dit parle « normalement », « on comprend mieux » et « s’il te plaît ». Allez, un petit effort…

— Parle normalement, s’il te plaît grand-père.

— Voilà qui me fait plaisir. Bon. Je vous raconte ça et après, vous dormez sans faire d’histoire. On est d’accord les couche-tard ?

Les deux frères et la sœur acquiescèrent. Le regard du vieil homme se perdit un instant dans le vide, songeur.

 

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« C’était il y a presque vingt ans. Vos parents devaient avoir votre âge, à peine. Comme vous le savez, plus jeune j’étais berger. Je n’avais pas les moyens d’avoir ma propre ferme alors je gardais les escarabes des éleveurs, et en échange ils me payaient un petit salaire.

Ce jour-là, j’avais mené un troupeau sur la grande colline à côté du monastère principal. Nous étions en pleine saison ardente et les pâturages commençaient à manquer. Le kalem qui pousse sur les pentes de cette colline a toujours bénéficié d’un meilleur ensoleillement que dans les prairies, aussi j’espérais y trouver quelques fruits mûrs pour nourrir les bêtes.

Mais cette colline était assez loin de l’élevage pour lequel je travaillais. En plus, la plupart des femelles escarabes avaient pondu et certains œufs avaient éclos. Je devais donc emmener les petits coléoptères avec les adultes et nous avancions au ralenti. »

— Et c’est à cause des bébés escarabes que tu t’es fait surprendre par la nuit.

— Non mais dis donc, petite fripouille… c’est moi qui raconte ou c’est toi ?

— Pardon pépé, dit la petite fille en mettant une main devant sa bouche. On t’écoute.

— Ça fait deux fois que vous m’interrompez, à la troisième c’est terminé. Alors, où en étais-je ?…

« Les fruits de kalem étaient en effet plus avancés sur cette colline. Les escarabes se régalaient mais la grimpette fut si laborieuse que j’étais encore tout en haut, avec le troupeau, quand le soleil a commencé à se coucher. J’ai dû les presser pour rentrer, et dans la précipitation un petit m’a échappé.

Avec la lumière qui baissait, je ne m’en suis aperçu qu’en arrivant à la ferme.

Leur propriétaire était déjà mécontent de notre arrivée tardive. Il faisait noir quand nous fermions l’étable et c’est en comptant les insectes que nous avions remarqué qu’il manquait un juvénile. Il ne faisait aucun doute qu’un seul animal domestiqué, et surtout aussi jeune, ne passerait pas la nuit dehors. Les escarabes placides ne pouvaient résister aux prédateurs qu’en restant groupés.

Le fermier n’avait pas eu besoin de me faire un dessin, j’avais compris dans son regard déçu que cette deuxième erreur allait me coûter mon emploi. J’ai promis de lui ramener le petit escarabe perdu.

Je suis passé par la maison pour prévenir votre grand-mère et embrasser votre papa, mais bien sûr il était encore petit et dormait déjà.

J’ai pris un deuxième diffuseur de phéromones, des munitions pour mon fusil lance-étoiles et de quoi m’éclairer, et je suis reparti vers la colline, seul dans la nuit. J’ai eu de la chance car chose assez rare, les deux lunes étaient pleines en même temps. La nuit teintée de violet n’était pas rassurante, mais j’y voyais.

800px-Purple_dream_at_Masai_Mara(crédit image : Wajahat Mahmood)

 

Il m’a fallu des heures pour retrouver le petit coléoptère égaré, et encore un moment pour l’attraper. Mais il était sain et sauf. Quand j’ai enfin réussi à l’immobiliser, je l’ai chargé sur mon dos. Un gros bébé insecte, il devait déjà faire dans les trente kilos.

Le chemin du retour n’a pas été facile dans l’obscurité, avec ce poids qui s’agitait malgré les sangles que j’avais emportées.

Il faut dire aussi qu’à cette époque, les diffuseurs de phéromones n’étaient pas aussi performants qu’aujourd’hui. On ne pouvait pas cibler les espèces touchées, et je devais garder l’appareil allumé pour ne pas me faire attaquer par des carnivores. Obligé de tenir fermement ma charge, je ne pouvais pas me servir de mon fusil.

Autant vous dire que ce pauvre petit escarabe en a pris plein les antennes… Assailli par les émanations chimiques insupportables il se débattait comme un forcené sur mon dos, ficelé comme un rôti de locustrelle, alors que j’essayais de le sauver !

Quelle galère pour redescendre de cette colline.

Nous étions déjà à la moitié de la nuit quand je suis arrivé devant le monastère avec mon chargement récalcitrant. Épuisé, en nage, je déposais mon fardeau en douceur et tentais de le calmer.

Peut-être que les Sœurs Ophrys accepteraient d’apaiser le tout jeune escarabe avec leurs pouvoirs… Je m’approchais des quatre gardiennes devant la grande porte du monastère, mon captif sur le dos, quand j’ai réalisé que quelque chose clochait.

Les Ordoshaï n’étaient pas à leur poste.

Deux guerrières étaient en train de poursuivre je ne sais quoi, avec leurs armes à la main. Elles venaient de tourner derrière un angle du bâtiment en sortant de mon champ de vision. Incroyable, elles avaient laissé l’immense porte sans surveillance. Mais où étaient les deux autres ? Les sentinelles étaient toujours par groupes de quatre.

J’ai entendu des appels, puis des cris épouvantés. Je me suis caché dans les fourrés en y déposant l’escarabe pour sortir mon fusil.

J’avais une arme pour défendre les animaux qu’on me confiait, mais que pouvais-je faire pour aider des Sœurs Ordoshaï ? Je n’étais pas un combattant. J’hésitais à abandonner l’animal que j’avais eu tant de mal à ramener, mais je ne pouvais pas rester caché sans rien faire. Quel dilemme !

J’ai cru distinguer un mouvement au coin de l’œil, comme une ombre furtive. Quand j’ai tourné la tête il n’y avait rien. Je sentais pourtant une présence. Mes cheveux se sont hérissés sur ma nuque. J’ai serré mon fusil en tremblant, saisi par une peur irraisonnée.

C’est là que je l’ai vu.

Une silhouette vêtue de noir venait d’apparaître devant la grande porte laissée sans surveillance. Je me suis figé. J’aurais juré qu’il n’y avait personne l’instant d’avant, et le temps de cligner des yeux il était là, enveloppé d’un grand manteau noir à capuche. J’ai tout de suite pensé au Porteur de Mort. Cette apparition irréelle dégageait une force écrasante.

Il s’est agenouillé pour déposer un paquet devant la porte, je me suis arrêté de respirer. La capuche venait de se tourner vers moi.

 

the_hood(Crédit illustration : BadAbstraction)

 

Je suis sûr qu’il m’a regardé alors que j’étais immobile dans le noir, il me voyait. Dans l’ombre de la capuche, deux yeux brillants reflétaient les lueurs de la lune sanguine.

Et tout à coup il n’y eut plus personne. Envolé comme un mauvais rêve.

Je suis resté paralysé un moment, osant à peine reprendre mon souffle. J’avais l’impression qu’au moindre geste il allait surgir à nouveau. Je voulais m’approcher de la porte, voir ce qu’était ce paquet, mais mes pieds restaient cloués au sol.

Alors les quatre Ordoshaï sont toutes arrivées, presque en même temps. Elles étaient visiblement effrayées et à bout de souffle. Je restais caché sans bouger. Je compris à leurs échanges animés qu’elles avaient poursuivi quelqu’un, mais s’étaient retrouvées dans une sorte de piège. Elles avaient vu des choses horribles et se remettaient difficilement de leurs émotions. Aucune n’était blessée physiquement.

Une moniale aperçut le paquet, elles s’en approchèrent et poussèrent des exclamations étouffées. Je n’ai pas pu entendre la suite, je n’osais pas sortir de ma cachette dans la végétation.

C’était idiot, je n’avais rien à me reprocher. Je crois que j’étais encore terrorisé par ce regard sous la capuche qui m’avait transpercé.

D’une certaine manière, je craignais aussi de révéler ma présence aux Ordoshaï. Mal à l’aise d’avoir assisté à leur débandade. Je me sentais coupable, étrangement. Ce n’était pas un piège qui leur était tendu, c’était une diversion. L’être de ténèbres s’était joué des gardiennes pour les éloigner de la porte.

L’une d’elles entra dans le monastère avec le paquet, puis tout redevint calme. La garde fut renforcée alors que je m’éloignais discrètement après avoir repris mes esprits, avec l’escarabe qui restait étonnamment immobile. Prostré. Lui aussi avait senti cette présence à la fois terrible et fascinante. Il fit le mort pendant un moment, ce qui m’arrangea.

J’ai ramené l’insecte à son éleveur avant l’aube et j’ai pu garder mon emploi. Bien sûr, je ne commis plus jamais l’erreur d’emmener les troupeaux aussi loin, pendant les périodes de naissance des juvéniles.

S’agissait-il vraiment de l’assassin légendaire ? Pourquoi laisser un paquet devant le monastère de Leda, et surtout, qu’y avait-il à l’intérieur ? Quel rapport pouvait avoir cet être mystérieux avec les Sœurs Ophrys ?

Autant de questions auxquelles je n’ai toujours pas de réponses. Sans doute étais-je arrivé au mauvais endroit, au mauvais moment. Peut-être que je suis passé très près de la mort. Mais ce soir-là, il n’était pas là pour tuer. Il nous a tous épargnés.

En tout cas, depuis ce jour moi j’y crois, au Porteur de Mort.

Voilà mes crapules, cette histoire est terminée. Éteignons les… oh, mais… ils se sont tous endormis. Il faut croire que les histoires qui font peur ont quelque chose de rassurant, à l’abri dans la chaleur d’un lit douillet.

Et pourtant, tout est vrai.

Les enfants, puissiez-vous ne jamais croiser sa route… Faites de beaux rêves. »

 

 



 


6 Responses to Assassin légendaire

  1. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Salut Sandro
    Je suis très heureuse de retrouver les personnages et la faune d’Entom Bootis. Le porteur de mort semble redoutable comme les pires assassins furtifs dans les histoires de Fantasy. Est-ce lui qui dépose des fleurs sur ses victimes ou je confonds ?
    Comme les enfants, je dis encore des histoires !!!
    Ton style me scotche vraiment et j’avais presque oublié comment j’étais épatée à chaque fois.
    Bravo et merci (tu me manquais 🙂

  2. Coucou Marjorie
    C’est bien lui qui laisse des pétales de fleur 😉

    Je suis content de reprendre un peu ce blog. J’arrive dans les tout derniers chapitres de ma réécriture alors je suis à fond dans le bain, mais ça me manquait aussi.
    Merci 🙂

  3. Quel beau texte Sandro ! De la poésie pure et toujours un style qui colle aux personnages. Tes articles me manquaient et j’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir ton histoire, ton monde et ses personnages. Un conte parfois bien sombre.

  4. Merci beaucoup Danny.
    Très heureux de vous retrouver dans les commentaires, les amies 🙂

    Oui mes histoires sont souvent assez sombres. Ça fait partie de moi, j’y peux rien. J’aime bien les auteurs qui arrivent à rester légers pourtant, mais je crois que c’est pas mon truc…

  5. Merci Sandro, un très beau chapitre concernant ce mystérieux Porteur de Mort…
    Très bien écrit, et j’adore le langage des enfants, c’est très vivant.
    Oui, à croire que les histoires qui font peur bercent avant le sommeil ?
    Contrairement à ce que tu dis, à mon avis, tu parviens très bien à rester léger, malgré le Monde Sombre que tu racontes.

  6. Hello Marjorie 🙂
    Oui c’est marrant cette fascination pour les histoires et les personnages un peu effrayants. Il faut croire que je suis resté un grand enfant car j’aime toujours autant ça.

    Merci, ça me fait plaisir ce que tu dis. Pour moi, une bonne histoire alterne entre légèreté et profondeur. Mais c’est pas évident 😉