L’arbre de l’indépendance

zibril

C’est en l’année 415 du calendrier colonial que la Nemosia gagna son indépendance.

La Guerre des Menteurs venait de s’achever et l’immense nation tropicale de Valoki n’avait jamais été aussi affaiblie au cours de son histoire. Sous la domination d’un tyran nommé Torian Pascor, les Thars avaient manœuvré pour faire croire à une guerre civile qu’ils avaient eux-mêmes orchestrée parmi les Valokins, tout en réfutant publiquement les accusations pourtant justifiées des matriarches de l’ordre Ophrys.

Chacune des deux nations ennemies accusait l’autre de mensonges éhontés, et ainsi, il fut commode pour les historiens des deux camps de nommer ce conflit la Guerre des Menteurs.

Mais la Valoki avait subi des attentats, des sabotages et des assassinats pendant tellement longtemps que son peuple avait basculé pour de bon dans des conflits internes. Avant que les réseaux d’espions nordiques ne soient démasqués, infiltrés puis éliminés, les machinations de Torian Pascor s’étaient avérées efficaces. Les Valokins étaient plus divisés que jamais.

Certaines femmes accusaient les hommes, tandis que les vieux soupçonnaient les jeunes et inversement, puis ce fut le tour des voisins, des marginaux, des origines ethniques minoritaires… toute forme de différence pouvait attiser la suspicion. Même les cinq provinces valokines s’étaient replié les unes sur les autres, surveillant leurs frontières dans la méfiance la plus complète.

 

 

À cette époque, les deux provinces valokines les plus au nord étaient appelées Kewana (à l’est) et Pomguay (à l’ouest). Dans la province de Kewana se trouvait la plus ancienne grande ville de la ceinture tropicale, Akoumbé, où les Sœurs Ophrys avaient érigé un grand monastère avec l’aide de leurs alliés insectes, les terims bâtisseurs.

La famille Habako s’était distinguée depuis longtemps par le nombre de personnalités publiques qu’elle avait engendrées. Bahiya Habako faisait partie des plus éminentes Veneris Matria à cette époque, dans cette province.

Avant que la Guerre des Menteurs n’arrive à son terme, les dirigeantes de ce monastère avaient malheureusement accusé leurs consœurs de la province de Leda, la capitale, d’être indirectement responsables des vagues de terreur qui balayaient tout le pays depuis plus de vingt ans.

Bahiya était très influente parmi les Sœurs de Kewana. Elle était également la tante de Demba Habako, un jeune homme farouche qui s’était illustré en remportant des combats sanglants à la frontière avec le Calsynn. Disposant d’une carrure imposante et d’un charisme indéniable, Demba était très populaire.

Malgré la défaite de Torian Pascor et ses agents, leurs manigances avaient porté leurs fruits et la Valoki s’en retrouvait affaiblie, déchirée. Lorsque la paix revint avec la mise au jour des origines nordiques de la Guerre des Menteurs, les Veneris résidant à Akoumbé refusèrent cette version pourtant vraie, et se retournèrent contre l’ordre Ophrys.

Sous l’impulsion de la famille Habako, profitant de l’influence de la vénérable Bahiya parmi les Sœurs et de celle de son neveu Demba sur la population civile, un soulèvement populaire fut organisé pour soutenir les moniales locales contre celles des autres provinces.

Les Sœurs qui n’approuvaient pas leur décision quittèrent les provinces du Kewana et du Pomguay pour rejoindre la majorité des moniales, réparties dans les provinces restées fidèles à la Valoki.

La branche locale de l’ordre s’effondra en fusionnant avec la nouvelle monarchie que la famille Habako mit en place.

 

 

Bahiya resta dans l’ombre du trône où elle avait placé son neveu. Le monastère de l’ordre Ophrys devint le palais royal au cœur de la capitale.

Dès le début de leur règne, ils placèrent la neutralité entre le Nord et le Sud comme un de leurs principes les plus chers, ainsi que la parité réelle entre les deux sexes.

Demba Habako courtisa une épouse parmi les familles de notables, ils se marièrent et elle obtint le titre de reine, bien que disposant de pouvoirs moindres que l’héritier Habako. Pendant les deux siècles qui se sont écoulés depuis leur indépendance, les Nemosians ont toujours respecté cette coutume. Les hommes et les femmes ont exactement les mêmes droits, et le couple de souverains partage le pouvoir, bien que le dernier mot revienne toujours à celui ou celle qui possède son titre par la naissance.

C’est ainsi que cette famille prit la tête de la Nemosia. La Valoki n’avait jamais fondé sa politique sur la conquête de territoires par la force, et le pays était alors tellement affaibli par une génération entière de terrorisme… l’indépendance nemosiane ne fut jamais plus remise en cause.

Par la suite, l’influence des nordiques poussa la famille Habako à mettre en place une monarchie parlementaire, où le peuple des huit régions pouvait élire son préfet, ainsi que les différents édiles à la tête de chaque ville ou village. Ainsi furent préservées la plupart des particularités culturelles locales, bien que les grandes décisions affectant tout le pays fussent toujours prises par la famille régnante à Akoumbé.

drapeau-nemosian

 

Outre les hauts-plateaux marquant la frontière avec la Valoki au sud, la présence du Nemos, le plus grand fleuve de la planète, ou encore celle de la Mer Orange, il existe en Nemosia un autre lieu très particulier.

Aux sources du Nemos se dresse une immense forêt unique sur ce monde, appelée la Forêt de Zibril car uniquement composée par cette espèce d’arbre-montagne endémique. Certains se demandent même s’il ne s’agirait pas d’une seule et même souche monstrueuse qui couvrirait des milliers de kilomètres carrés, car chaque individu composant cette forêt possède le même patrimoine génétique que les autres.

Les zibrils  sont gigantesques et vivent des dizaines de milliers d’années, à l’instar des autres arbres-montagne. Leur bois très sombre est strié de veines rougeâtres, tandis que leurs grandes feuilles dentelées prennent une teinte olive au-dessus et argent en-dessous. Les zibrils ne produisent pas vraiment de fruits mais directement des graines très petites en comparaison de la taille des arbres. Ces graines sont attachées en couples à des ailettes typiques que l’on voit tournoyer en étant transportées par le vent, juste avant la saison pluvieuse en été.

Si la famille Habako choisit le fleuve Nemos comme point commun aux deux provinces pour baptiser la Nemosia, les dirigeants avisés surent aussi utiliser les symboles et les particularités locales pour marquer l’imaginaire de leur peuple. C’est depuis cette époque que l’emblème du pays est un arbre rouge sur fond vert, sous lequel passe une bande bleue symbolisant le fleuve titanesque.

C’est ce même arbre qu’on retrouve gravé sur l’énorme émeraude enchâssée sur l’anneau sigillaire que porte le roi ou la reine de sang royal.

La légende raconte que le roi Demba Habako décida de ne pas porter de couronne, pour ne pas trop se démarquer de son peuple. Une autre version prétend qu’il s’était bien fait forger une superbe couronne en or incrustée de joyaux, mais que cette dernière lui occasionnait d’épouvantables migraines et des démangeaisons.

L’orfèvre qui réalisa le magnifique objet fut confondu et jeté en prison, mais l’on se rendit compte que l’alliage de la couronne était bel et bien noble, et ne contenait pas de nickel comme on s’y attendait. Le roi était victime d’une allergie rarissime à l’or pur. Ses successeurs préservèrent la tradition de ne porter que l’anneau sigillaire, depuis l’origine forgé en palladium.

 

 

En devenant le premier roi de Nemosia, Demba Habako fit sculpter dans le cœur d’une énorme branche de zibril un trône de bois sombre parcouru de veines rouges. Depuis presque deux cents ans, le Fauteuil de Zibril accueille le roi ou la reine nemosiane né(e) Habako.

L’aîné(e) de la famille reçoit le titre de monarque au décès du dirigeant précédent et doit choisir son conjoint (sa conjointe) parmi les familles les plus influentes à la cour. Seul le véritable dirigeant a le droit de s’asseoir sur le Fauteuil de Zibril, l’époux devant se contenter d’un fauteuil plus classique aux côtés du souverain en titre.

Dans leur volonté de se démarquer des Valokins en affichant voire en exagérant leurs différences,  les Nemosians ne parvinrent pas non plus à imposer une identité forte vis-à-vis des autres peuples. En dehors de leur intransigeance concernant l’égalité des sexes qui a toujours fait défaut à leurs voisins, l’influence des Thars n’a cessé de croître au sein de la famille Habako.

Mais après deux siècles de développement technologique tous azimuts, la Nemosia doit maintenant faire face à d’importants bouleversements environnementaux. L’effondrement des écosystèmes de la Mer Orange est sans doute la plus tristement spectaculaire de ces conséquences, mais les forêts primaires ne furent pas épargnées.

Aujourd’hui, en ce début de septième siècle de la présence humaine sur Entom Boötis, la reine Seneli Habako dirige le pays depuis la capitale nemosiane. La légendaire Forêt de Zibril, pourtant épargnée par l’exploitation intensive directe, subit elle aussi les conséquences du développement industriel. Cette magnifique forêt géante symbolisant leur indépendance est désormais malade.

Certains voient dans ce déclin le signe, ou même la preuve, qu’il est temps pour les Nemosians de s’affranchir de la domination nordique. Pour se libérer du matriarcat de Valoki, ils sont finalement tombés sous la coupe des Thars. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour réclamer qu’arrive le temps de la véritable indépendance. Sur les huit régions, trois sont désormais unies en s’opposant ouvertement à la politique de la famille royale.

La fière splendeur de la Nemosia semble maintenant aussi malade que sa forêt millénaire. Le destin des Hommes est lié à celui de leur environnement, bien sûr.

Comment pourrait-il en être autrement ?

 

 



 


Commentaires 2 à L’arbre de l’indépendance

  1. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Hello Sandro
    J’adore tes arbres montagnes, cela me penser à Pando qui serait le plus vieil être vivant sur Terre. J’ai retrouvé le lien si cela te dit https://sciencetonnante.wordpress.com/2014/10/27/pando-le-plus-gros-et-le-plus-vieil-etre-vivant-du-monde/
    Quel boulot ! Je suis admirative de tout ce travail pour mettre en place ton contexte.

  2. Hello Marjorie,
    J’avais lu des articles sur les forêts de clones mais je ne connaissais pas Pando. Merci pour le lien 🙂
    Oui les arbres sont imbattables question longévité. Quand on pense que certains sont là depuis les débuts de l’humanité, à nous regarder passer sous leurs branches… on est bien peu de chose !