L’épreuve des Shaïli

 

Valoki, province de Leda – Année 606.


 Le dirigeable tournait lentement au-dessus d’un samuca sous une pluie battante. À son bord, plusieurs Shaïli et Matria de l’ordre Ophrys observaient attentivement les alentours dans l’attente d’un mouvement dans les airs.

L’arbre-montagne gigantesque avait une écorce bleutée, des feuilles ovales vert-de-gris. Les fruits que le samuca produisait à la fin de la saison ardente ressemblaient à des gros raisins jaunes de la taille de citrouilles. Leur chair et leur jus sucrés étaient souvent conseillés pendant les périodes de fatigue ou de convalescence, en raison de leur haute teneur en vitamines.

Les graines torréfiées étaient utilisées comme élément de base d’une boisson chaude appelée muca. Ressemblant un peu au café, cette boisson très appréciée était souvent accommodée d’épices et de miel en Valoki.

Mais ce jour-là, la saison sèche était bien loin et les Sœurs n’affrontaient pas le mauvais temps pour faire de la botanique. Matria Aemi s’inquiétait pour sa meilleure élève.

— La pluie ne lui facilite pas la tâche, dit-elle en s’adressant à Matria Elorine. Ça fait un moment qu’elle a commencé à lancer des appels… Vous pensez qu’elle a des chances de réussir ?

Le regard bleu clair d’Elorine exprima brièvement un léger agacement.

— Je vous trouve bien trop attachée à son succès, si vous me permettez. Il s’agit de son épreuve et non de la vôtre. Son échec ne remettrait absolument pas en cause la qualité de votre enseignement.

— C’est la première fois que je forme une Koré parvenant à réussir trois défis sur les quatre, c’est très excitant. Mais vous avez raison… comme toujours.

— Il m’arrive de me tromper, rectifia Elorine, mais merci. Les averses compliquent le bon déroulement de son épreuve, en effet. Les vespères ne sortent pratiquement pas les jours de mauvais temps, votre élève risque de ne pas pouvoir accéder au nid. Et si elle y parvient, elle devra faire face à l’ensemble de la colonie. Mais les aléas du climat font partie intégrante de cet examen et…

— Pardonnez-moi, Matria, l’interrompit une Ordoshaï. Toutes mes excuses. Je crois que c’est elle.

Elle désignait une vespère s’élevant dans les airs avec une silhouette humaine sur son dos. L’insecte et la jeune femme en robe vert pâle montèrent doucement autour du samuca, alors que la pluie semblait se calmer. Elles parvinrent au niveau de l’énorme nid grisâtre accroché contre le tronc, et disparurent à l’intérieur.

vespiary-

 

Naëlis prit une autre cuillère de miel dans le pot qu’on lui avait confié pour cette partie de l’épreuve, avant de descendre de sa monture au milieu des gardiennes insectes. Mieux valait maintenir les effets du miel avant qu’ils ne s’estompent.

Pour le moment, elle était acceptée.

Tout en projetant des ondes apaisantes en continu, elle caressa un instant la tête de sa monture pour la remercier. Cette dernière avait réagi aux appels de son sifflet spécial alors qu’elle commençait à désespérer de pouvoir atteindre le nid. Elle avait dû se hisser par ses propres moyens sur une branche pour augmenter ses chances, et après d’interminables appels infructueux, cette vespère était enfin venue à sa rencontre malgré les averses qui alourdissaient ses ailes. L’insecte semblait apprécier cette marque de reconnaissance.

Les parois du nid de cellulose évoquaient du papier mâché. Il s’agissait bien de fibres de bois que les ouvrières rognaient sur l’écorce des arbres et mélangeaient avec leur salive pour construire leur foyer.

Des dizaines de vespères s’agitaient dans l’immense structure, toute la colonie restait à l’intérieur en attendant le retour du beau temps. Certaines s’approchèrent pour renifler l’humaine inconnue. Ressemblant à des guêpes géantes dont la carapace orange était parcourue de tigrures noires, ces insectes faisaient partie des prédateurs les plus redoutables en Valoki.

La jeune femme respira profondément pour garder son calme et rester concentrée. À la moindre erreur, les prédateurs ailés risqueraient de se jeter sur elle et n’en feraient qu’une bouchée.

Elle n’était encore qu’une Koré et ne portait pas de pierre d’Ambremiel. Pour amplifier ses facultés psychiques, seul le miel fabuleux des aporims lui permettait de se faire accepter dans le nid géant. Le miel offrait l’avantage d’ouvrir les perceptions des initiées au Seid, mais il produisait également un effet décontractant sur le corps et l’esprit. Un atout précieux pour faire face au stress.

Naëlis observa la galerie d’accès qui s’enfonçait dans le nid grouillant d’insectes ailés. Des lumines avaient été installées à intervalles réguliers pour l’occasion. Mais elle savait qu’en parvenant à devenir une Shaïli, elle devrait ensuite affronter les ténèbres avec bien moins de lumière.

Elle avança calmement au milieu des ouvrières armées de mandibules et d’un dard rétractile terriblement venimeux. Contrairement aux aporims butineuses, les vespères pouvaient piquer autant de fois qu’elles le voulaient et s’avéraient nettement plus agressives. Il était logique que la série de tests se termine par la visite d’un de leurs nids.

Naëlis avait déjà brillamment réussi les trois autres épreuves. À moins que l’entretien final avec les Veneris ne se passe mal, elle était pratiquement sûre d’acquérir le titre de Shaïli et de pouvoir choisir entre trois spécialisations sur quatre. Même si elle ne souhaitait pas devenir une Ordoshaï, réussir auprès des vespères serait pour elle une immense fierté. Une réussite totale.

Ici dans la structure de cellulose, il était inutile d’utiliser des crochets à cire comme dans les ruches des aporims. La construction des vespères était suffisamment irrégulière et couverte d’aspérités pour que ses mains et ses pieds trouvent de nombreuses prises. Elle commença à escalader la structure vers les étages supérieurs.

Wasp-nest(crédit photo : Richerman)

 

Il n’était pas facile de maintenir son bouclier émotionnel tout en fournissant des efforts physiques importants. Quand elle arriva au premier niveau, Naëlis prit conscience de sa fatigue un peu brusquement.

Plusieurs vespères se précipitèrent vers elle comme si elle représentait une menace. Des mandibules claquèrent tout autour, elle dû se jeter sur le côté pour éviter un coup de dard qui manqua de l’empaler. Malgré l’essoufflement de l’escalade, elle mit toutes ses forces dans son halo psychique. Les grands prédateurs se calmèrent aussitôt.

C’était moins une… se dit-elle. Quatrième jour d’examens, je commence vraiment à fatiguer.

À travers le tissu, elle effleura le diffuseur de phéromones artificielles qu’elle portait dans une poche de sa robe. Si les choses tournaient vraiment mal, le cylindre métallique pourrait lui sauver la vie, mais aussi la disqualifier. Elle savait que plusieurs Sœurs Ordoshaï étaient discrètement postées dans des recoins sombres du nid géant, pouvant intervenir en cas de problème grave mais aussi rapporter le déroulement de l’épreuve, ses succès et ses erreurs.

Je dois réussir.

Naëlis prit encore un peu de miel, l’effet s’estompait si vite. Il lui tardait d’obtenir le titre de Shaïli pour accéder au pouvoir permanent conféré par l’Ambremiel. Tout serait alors beaucoup plus simple. Elle allait enfin s’élever au même rang que sa tendre amie Liselle. Un peu plus âgée, celle-ci portait déjà la robe bleue des Shaïli depuis près de trois ans.

Allez courage. Encore quelques efforts…

Des dizaines d’alvéoles tapissaient le rayon du premier niveau, abritant les œufs, les larves et les nymphes des vespères. Les ouvrières veillaient en permanence sur la progéniture de leur reine, les nettoyaient, leur apportaient de la nourriture, les aidaient à s’extraire de leur cellule au moment de leur transformation finale. Naëlis n’avait pas le temps de s’offrir un détour pour visiter les différents rayons.

Tout en veillant à maintenir une intensité suffisante dans sa bulle de protection mentale, elle gravit encore un niveau, s’accrochant aux murs irréguliers, fibreux, marqués par les nombreux passages des Sœurs qui s’étaient succédé pour s’occuper de cette colonie. Et moins régulièrement, par les jeunes Koré adultes venues passer l’épreuve des Shaïli.

Elle se plaqua contre une paroi pour laisser passer tout un groupe de vespères se dirigeant vers la sortie. L’agitation semblait reprendre dans le nid, la pluie avait sans doute cessé dehors. Les ouvrières reprenaient leurs activités à l’extérieur, cherchant sans cesse des matériaux pour agrandir et consolider leur foyer, des morceaux de fruits et de la viande pour nourrir leur colonie.

Naëlis mit toute sa volonté en œuvre pour escalader deux niveaux supplémentaires. Elle arriva enfin au rayon qui lui semblait le plus récemment construit, où elle avait le plus de chances de trouver la reine. Elle était en nage.

Après avoir pris une bonne dose de miel, elle se faufila entre les alvéoles et les ouvrières en prenant soin de les déranger le moins possible. Agir dans la précipitation au risque d’abîmer une alvéole serait la dernière chose à faire.

Guepe_nid(crédit photo : J-Luc)

 

Les ouvrières étaient de plus en plus nombreuses à se diriger vers la sortie.

Elle aperçut enfin l’énorme reine à la carapace plus foncée que ses filles, presque rouge, qui s’affairait pour pondre continuellement, remplissant chaque alvéole vide avec un œuf translucide. Sur une de ses pattes avant était accrochée une écharpe de couleur bleu pastel, l’objet que Naëlis devait rapporter pour valider cette partie de l’épreuve. C’était le moment le plus délicat.

Elle s’approcha doucement de la reine en mettant toute son énergie dans son halo protecteur, tout en gardant une main dans la poche où se trouvait le diffuseur de phéromones répulsives. Juste au cas où…

La souveraine de la colonie se tourna vers elle, monstre de près de sept mètres de long. La gorge de Naëlis était sèche, ses jambes tremblaient alors qu’elle s’agenouillait pour présenter ses hommages. L’énorme tête se pencha vers elle, les extrémités des antennes se posèrent sur son front.

L’humaine et l’insecte partagèrent des images mentales, des souvenirs, des sensations. Naëlis projeta l’image de l’écharpe bleue, accompagnée d’un profond respect. La reine approuva et retira ses antennes. La jeune femme se releva, dénoua le morceau d’étoffe sur la patte de l’insecte et le passa autour de son propre cou.

Elle s’inclina à plusieurs reprises en reculant de quelques pas, puis se tourna et se dirigea calmement vers le tunnel d’accès. Son cœur tambourinait dans sa poitrine.

Elle parvint à regagner la sortie sans encombre. Dehors le ciel était à nouveau dégagé, le dirigeable s’était suffisamment rapproché pour poser une passerelle à l’entrée du nid des vespères. Naëlis fut accueillie par de chaleureuses félicitations.

Il ne lui restait qu’à passer la dernière partie de l’examen théorique, puis l’ultime entretien avec le Conseil Veneris. Elle allait pouvoir revêtir la robe bleue des Shaïli et recevrait l’honneur de porter une pierre d’Ambremiel.

Alors que le dirigeable retournait vers le monastère, Naëlis profita d’un moment d’isolement de Matria Elorine pour aller lui parler en privé.

— Veuillez m’excuser, Matria, dit-elle en s’inclinant brièvement. Nous nous étions déjà rencontrées, vous en avez souvenir ?

— Je me rappelle de toi, oui.

— Voilà, euh… si je réussis la dernière étape de l’épreuve, je souhaiterais intégrer la branche des Melishaï et je… accepteriez-vous d’être mon guide, Matria Elorine ?

Elorine parut surprise un court instant, haussant un seul sourcil.

— Tu es une très bonne élève, je vais y réfléchir. Nous en reparlerons quand tu auras confirmé ta réussite auprès du Conseil.

— Vous n’y voyez pas d’objection c’est vrai ?

Le visage de Naëlis s’illumina d’un grand sourire.

— Nous verrons, nous verrons. Pas de précipitation jeune fille.

 



 


Commentaires 12 à L’épreuve des Shaïli

  1. Diantre ! On a peur pour elle. C’est chouette Sandro, hâte de lire la suite et le roman qui j’ai bien compris sera chronologiquement postérieur ?

  2. Bienvenue ici Belligarou !
    Oui c’est tout à fait ça, le roman correspond au futur des textes que j’écris sur le blog.
    Dans le cas de celui-ci, c’est un futur assez proche, deux ans seulement.
    Merci.

  3. Passionnant, Sandro ! On ressent ta passion et ta connaissance du monde des insectes. Vois-tu, ce n’est pas ma tasse de thé, mais grâce à toi et à ce blog, j’apprends plein de choses passionnantes sur ce monde du très petit qui vit avec nous 😉
    Quelle peur ça doit être en effet d’être à côté d’un insecte…. de sept mètres de long !
    Contente de cette épreuve réussir pour Naëlis.
    Je trouve que tu décris très bien le caractère de Matria Elorine, aussi, je la sens tout à fait froide, un peu distante, sans aucun humour.

  4. Merci Marjorie.
    Je suis heureux que tu apprennes des choses sur ce blog, c’est aussi pour cette raison que je parle des insectes et arachnides qui m’inspirent les espèces de mes histoires.
    Quand on y regarde bien, 99% des insectes ne nous posent que rarement des problèmes sur Terre. Ils font souvent preuve d’ingéniosité. D’ailleurs, les inventeurs s’en inspirent depuis des siècles et encore aujourd’hui (libellules, araignées, guêpes pour la fabrication du papier…)
    Je trouve déplorable que beaucoup de gens les tuent systématiquement quand ils en voient chez eux. En ce qui me concerne, à part les moustiques et les tiques pour lesquels je suis sans pitié, je les mets simplement dehors…

    Elorine fait partie de ces personnages dotés d’une logique très performante mais froide, en effet. Elle ne montre que très rarement ses émotions et n’est pas très attachante je pense. Mais elle possède de grandes qualités, une certaine sagesse. Vous la découvrirez davantage dans le roman que sur le blog 😉

    • J’essaie aussi d’éviter de tuer pour rien ces petits êtres. Même les guêpes, que je ne peux pas sentir, je les fous dehors. Et les araignées… sauf si elles sont énormes et que je suis complètement hystérique, je les mets dehors tant bien que mal. Je n’apprécie pas trop les gens qui, dans leur ignorance et/ou inconscience, tuent directement un insecte parce qu’il les dérange. J’apprends cela à mon fils. Les guêpes, pour la fabrication du papier ? Je les croyais complètement nuisibles et ne servant qu’à nourrir d’autres animaux.
      Les moustiques en effet, on ne peut faire autrement que de les tuer quand ils vrombissent près de notre oreille lol. Il y en a peu chez moi. Les tiques, je les déteste. Le type même du parasite !
      En effet, tu as très bien réussi à rendre Elorine peu attachante, et c’est volontaire, je m’en doute 😉 Perso, je n’aime pas ce genre de personnalité, ça m’intimide et me désarçonne. Mais il en faut bien sûr lol. Il faut de tout.

      • Content que tu évites de tuer inutilement toi aussi. C’est trop facile et tellement souvent absurde… soyons des géants magnanimes 😉
        Apparemment oui, les Chinois auraient inventé le papier en s’inspirant du travail des guêpes qui utilisent les fibres de bois pour construire leur nid. Ça ressemble à s’y méprendre à du carton très fin.

  5. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Hello Sandro
    Comme d’habitude tu signes un texte. moi j’aime bien Elorine et son pragmatisme implacable et j’aime aussi ta réponse au commentaire de Marjorie Loup. Moi j’ai une peau à bestioles moustiques, sangsues et les tiques me préféraient aux chats ! Grrrr , j’en ai des frissons de dégout. si cela se trouve je couve la maladie de lyme . Sinon les autres bestioles, comme toi je les fous dehors. Ah non, les puces aussi me révulsent ! Saloperie quand elles sont dans le parquet.

    • Hello Marjorie,
      Je l’aime bien aussi Elorine, et ça me plaît qu’elle ait des différences importantes avec Naëlis. Une rationnelle et une émotive embarquées dans une même aventure, ça risque de provoquer des petites étincelles…

      Je suis bien d’accord avec toi concernant les puces, tu fais bien de les citer. Les sangsues, je n’ai pas eu l’occasion de me faire attaquer mais ça doit être horrible. Moi aussi j’ai un sang qui plaît beaucoup aux petits vampires à six ou huit pattes :s
      C’est vraiment les arthropodes suceurs de sang qui sont un problème. Je les tue ceux-là quand je peux, ils sont vecteurs de maladies vraiment craignos.

      Mais au final, il existerait des millions d’espèces d’insectes dans le monde, plus de 35.000 rien qu’en France. Ceux qui sont réellement nuisibles pour nous doivent être même en-dessous des 1%.
      Alors épargnons ceux qui ne se nourrissent pas sur nous, même si certains peuvent nous piquer, c’est par accident en général.
      Question diversité ils explosent tous les records, entre 70 et 80% des animaux sur Terre sont des insectes 🙂

      • Avatar Marjorie Moulineuf
        Marjorie Moulineuf dit :

        Tout à fait d’accord avec toi Sandro. aucun écosystème n’est viable sans insectes ou mollusques pour la mer. Mais ce que les gens savent moins c’est qu ‘aucun système (du moins sur Terre sur Entom Bootis c’est peut-être une autre histoire) aucun système n’est viable sans 2 autres catégories d’êtres vivants sur la Terre ni animal ni végétal : les champignons et les virus qui sont à la base de la VIE et de l’évolution.

  6. J’ajoute juste une petite précision par rapport à mon dernier commentaire au-dessus : à la fin quand je dis que les insectes représentent entre 70 et 80 % des animaux je parle du nombre d’espèces. En relisant ma phrase je réalise que ça peut prêter à confusion…

    C’est super que tu parles des champignons, je viens justement de passer quelques heures à en ramasser aujourd’hui 🙂
    Tu as bien raison et sur Entom Boötis également, il y a des champignons et des virus. Ainsi que des mollusques et des crustacés dans les mers…
    Merci pour ton commentaire pertinent Marjorie.