Ombrouge : la frontière du Tharseim

 

« Je suis un très vieil homme maintenant. Je me sens usé, si fatigué… Ma vie a été bien remplie, semée d’embûches et d’évènements importants dont j’aimerais raconter les plus marquants. Aussi ai-je entrepris de rédiger mes souvenirs.

Mais je manque à tous mes devoirs, pardonnez-moi. Je m’appelle Bakir Meyo, j’ai passé mon enfance dans le Calsynn. Je suis né dans la partie la moins désertique de mon pays, dans un village de pêcheurs au bord de l’Océan Armaz. Je dois avouer que je suis un piètre représentant des Calsy.

J’ai quitté le clan Meyo, ma famille et mon pays alors que je n’avais que quinze ans. La technologie et les richesses des Thars me fascinaient, comme beaucoup de membres de mon peuple, j’espérais pouvoir prendre ma part de ce gâteau appétissant… La tête pleine de rêves, je suis parti avec une caravane vers le nord en longeant les côtes de l’océan jusqu’à la Muraille de Rouglace, ce qui nous permit d’éviter le désert.

 

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Nous suivîmes la Muraille pendant près de deux semaines sous un soleil de plomb. Cette grande chaîne de montagnes aux roches rouges ne nous offrait que très peu d’ombre, car nous étions au pied des versants sud.

En avançant dans la garrigue à la végétation piquante, nous entendions les grondements du tonnerre de l’autre côté des falaises infranchissables, mais aucune averse ne parvint jusqu’à nous. La pluie semble mépriser le Calsynn, autant que les peuples qui ont la chance d’en profiter.

Le manque d’eau, les pillards, les insectes carnivores… entre les myriapodes gigantesques, les pièges des myrmilions et de certains arachnides dans le sol, les scorpides tapis dans les rochers avec leur dard empoisonné, j’ai bien cru que nous n’arriverions jamais à destination. Nous n’avions que des armes à feu rudimentaires.

 

Hommes, femmes, enfants et insectes de bât, un tiers de notre caravane n’arriva jamais à bon port. Malgré les morts et les blessés, nous atteignîmes finalement le seul passage dans la Muraille de Rouglace. Je me souviens comme si c’était hier de la première fois que j’ai vu la citadelle d’Ombrouge.

Accrochées aux parois de la gorge dans l’ombre entre les falaises, ses hautes bâtisses rouges coiffées de lauzes noires avaient un aspect lugubre et menaçant. Un vent étonnamment froid s’engouffrait dans le canyon en nous apportant les parfums d’une autre végétation, d’un autre climat.

La citadelle proprement dite n’était que la partie d’Ombrouge appartenant aux Calsy, comme c’est toujours le cas aujourd’hui. Nous avions passé le premier contrôle sans encombre. Derrière le haut mur d’enceinte se dessinaient des rues étroites et sinueuses entre les maisons qui semblaient avoir été placées au hasard.

J’appris plus tard que ce désordre apparent est en fait une adaptation judicieuse aux particularités du terrain. Les bâtiments sont construits sur des roches dures, tandis que le pavement des rues stabilise les veines plus friables qui valent à ces à-pics la réputation d’être impossibles à escalader.

 

68932474_394fff160b_zflickr (crédit photo : Ken Lund)

 

Les plus hauts sommets étaient couverts de neige, c’était la première fois que j’en voyais.

Dans la rue principale à l’ombre, de nombreux marchands vendaient des objets technologiques, désuets depuis longtemps dans le Tharseim. Mon peuple n’a toujours eu droit qu’à ramasser leurs miettes périmées… Nous avancions les uns contre les autres, craintifs, écrasés par la hauteur des parois vertigineuses qui semblaient serrer la citadelle comme un immense étau de pierre rouge.

Nous n’étions qu’une poignée à vouloir passer la frontière dans ce groupe. Après des adieux émouvants à nos compagnons de voyage, nous laissâmes les autres membres de la caravane à leurs affaires. Inutile pour nous de s’attarder devant les marchandises obsolètes. Nous allions entrer dans le paradis technologique ! J’étais tout excité à l’idée de découvrir enfin cette nation puissante dont les richesses nourrissaient mes espoirs les plus fous.

 

À l’autre extrémité de l’artère principale se dressait un impressionnant mur de métal, couronné de tourelles et de canons. Immense et lisse, il coupait littéralement la ville en deux. Trois portes blindées permettaient de passer le poste de contrôle surveillé par les nordiques. De nombreux appareils volants se croisaient dans le ciel, certains ressemblaient à de magnifiques galions dont les voiles reflétaient l’éclat du soleil. J’étais émerveillé.

La plus grande porte était réservée aux rares Thars qui passaient la frontière par la voie terrestre ; la plupart la survolaient avec leurs vaisseaux volants, ne s’arrêtant que le temps d’un contrôle dans l’aéroport qui nous était encore invisible.

Une file plus importante de marchands, diplomates et autres riches voyageurs se dirigeait lentement vers la deuxième entrée. Il s’agissait de Calsy, de Nemosians et même de Valokins, à cette époque. Des personnes qui avaient les moyens de se payer un aller-retour pour dépenser leur argent dans le Tharseim.

Enfin, la troisième porte était réservée aux migrants tels que moi, qui espéraient accéder à l’opulence nordique ou échapper à la misère en fuyant leur pays d’origine pour toujours. L’interminable file de pauvres hères avançait avec une lenteur exaspérante vers les soldats qui gardaient le passage.

 

Il nous fallut plusieurs heures pour arriver devant le poste de contrôle, durant lesquelles nous vîmes de nombreux migrants se faire refouler comme des malpropres. Notre moral était sérieusement entamé quand nous nous sommes présentés devant les militaires. Officiers en uniforme ou simples soldats en armure électronique avec des casques évoquant des têtes d’insectes, tous étaient vêtus de motifs en triangles noirs et rouges typiques de la caste guerrière. Lourdement armés.

Ils nous posèrent des tas de questions avec leur accent bizarre, puis nous scannèrent à tour de rôle avec de curieux appareils tubulaires.

J’avais de la chance d’être jeune et en pleine santé. Certains de mes compagnons ne passèrent pas ce premier test. Je frissonne encore en repensant à la brutalité des soldats n’hésitant pas à frapper ceux qui protestaient contre leur décision irrévocable. Le plus agressif des migrants fut même abattu sur place pour montrer l’exemple. Et plus personne n’osa rien dire.

Pour ceux qui restaient, nous avons subi une fouille corporelle des plus humiliantes. Ils nous avaient inspectés comme si nous n’étions que des marchandises sur une foire au bétail, puis nous avaient parqués pendant des heures dans des baraquements gelés et insalubres, sans sanitaires, sans eau ni nourriture. Même les rudes bergers à escarabes du Calsynn ne traitent par leurs insectes de cette manière. Quelle désillusion ! Je me souviens avoir pleuré, mon père m’aurait giflé s’il m’avait vu gaspiller mon eau de la sorte. À quinze ans, la plupart des garçons calsy sont déjà des hommes et leurs yeux sont aussi secs que le désert.

Mais moi, au crépuscule de ma vie, il m’arrive encore de pleurer.

Après un long interrogatoire individuel et une visite médicale complète, je perdis de vue mes compagnons d’infortune. On nous avait triés. Un officier me donna une carte de séjour magnétique à renouveler tous les trois mois, puis je découvris enfin ce que cachait cet énorme mur blindé. De l’autre côté, la gorge s’élargissait en formant une grande cuvette envahie d’immeubles de verre et de métal.

 

Un énorme aéroport accueillait les navires volants des Thars. Une hôtesse m’expliqua avec condescendance que c’était le seul moyen d’atteindre une grande ville nordique. Comme je n’avais pas de quoi me payer ce genre de transport, on m’indiqua que je devais aller travailler dans la Glacière.

D’après ce qu’on m’a raconté, elle n’a pas changé depuis cette époque.

Derrière la ville et l’aéroport, le canyon se resserrait à nouveau en obliquant sur un axe est-ouest. La gorge étroite était tellement profonde entre les hautes falaises qu’elle était constamment à l’ombre sur des centaines de kilomètres de long. Un vent glacial y soufflait en permanence, provenant directement des steppes qui dominaient le paysage au-delà des montagnes.

Sur les versants nord de la Muraille de Rouglace, le changement de climat était brutal. Il gelait parfois dans la Glacière même à la belle saison, le soleil n’atteignant jamais le fond du canyon. Le froid permanent rendait possible le stockage de blocs de glace produits en hiver pour les revendre toute l’année aux peuples du Sud.

À cette époque, les machines de réfrigération n’étaient pas encore accessibles pour les habitants du Calsynn. Aujourd’hui elles sont encore très chères, des migrants doivent toujours y laisser leur santé.

 

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C’est là que j’ai dû travailler pour gagner de quoi m’acheter une place dans un de leurs superbes vaisseaux aériens. Un boulot de forçat pour un salaire de misère. Je devais payer mon logement, ma nourriture, mon eau, absolument tout. Je me suis fait voler plusieurs fois mes maigres économies par des pauvres types aussi miséreux que moi. Mais sans honneur.

Cinq ans ! J’ai trimé pendant cinq ans dans ces conditions pénibles, ombre, froid et blocs de glace, avant de réunir assez de zolkins (la monnaie tharse) pour espérer une vie meilleure. J’y ai développé de larges épaules mais surtout d’épouvantables problèmes de dos, et un caractère de plus en plus taciturne. Moins je devenais bavard et plus je prenais goût à l’écriture. C’est peut-être le seul point positif de mon renfermement, car je l’espère, mes textes vivront bien plus longtemps que moi.

Rares sont les secteurs où  la nature est préservée dans le Tharseim… celui-ci en fait partie. Avant la prolifération industrielle, certains endroits devaient être magnifiques.

 

Par la suite j’ai travaillé dans des usines, des serres hydroponiques, sur des bateaux, dans des élevages d’animaux qui ne voyaient jamais la lumière du jour… sous un climat de plus en plus froid et humide à mesure que je réussissais à continuer vers le nord, vers les mégapoles où j’espérais trouver un emploi plus rémunérateur.

J’ai connu la rue dans leurs immenses cités, la faim, le froid, les ghettos, le mépris et l’arrogance de nombreux nordiques. J’ai aussi rencontré des personnes sensées, intéressantes, qui ployaient sous le même joug que moi, chacune à sa manière. J’ai eu la chance de rencontrer ma femme, nous avons eu des enfants.

J’ai vécu l’arrivée au pouvoir de Hirdan Pascor il y a une vingtaine d’années. J’ai vu ce pays se dégrader encore plus, sombrer dans la peur et le cynisme.

Et pourtant je suis resté. J’ai erré pendant des années d’une cité à l’autre avant de trouver un semblant de stabilité. Je me suis même lié d’amitié avec certains Thars.

Mais il s’agit d’autres histoires que je vous raconterai une prochaine fois. »

 

– Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°1. [journal illégal]

Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.

 

 



 


Commentaires 6 à Ombrouge : la frontière du Tharseim

  1. Merci Sandro pour cette prose si bien écrite qui me ravit à chaque fois que je te lis.

    Quelle imagination tu as pour avoir créé cet univers, et tous ces noms. Je suis curieuse de savoir comment tu t’y prends pour t’y retrouver ? As-tu dessiné une carte de géographie ? Sans doute. A quoi ressemble tes fiches de personnages et d’animaux ?

    Ton roman est une merveille et je te félicite sincèrement.

    http://danny-kada-auteure.com/lincendie

    • Hello Danny !
      Oui j’ai dessiné une carte, pour le moment assez simple. Quand je l’aurai mise au propre je l’ajouterai au contenu du blog 😉

      Pour mes fiches ça dépend du contenu. Certains personnages sont plus fouillés que d’autres, selon leur importance dans l’histoire et mon inspiration. Idem pour les animaux et aussi certains végétaux dont j’ai plus ou moins développé l’habitat, le mode de reproduction, les techniques de défense ou d’attaque, les utilisations qu’en font les humains…
      D’ailleurs je me demande si ça serait intéressant de présenter certaines fiches de la faune et la flore sur le blog ?

      Les fiches les plus abouties concernent évidemment les personnages importants. Elles contiennent une description physique et psychologique, les évènements importants de leur passé et ceux qui vont leur arriver dans le roman. À partir de ces éléments, je détermine comment le personnage va réagir et évoluer au fil de l’histoire, en interaction avec les autres.

      La plupart des éléments sont simplement écrits sous forme de petits paragraphes. Je trace aussi des schémas en forme de roue, avec le nom du personnage au centre, des rayons qui correspondent aux évènements forts et aux réactions qui en découlent, ainsi que des flèches indiquant le sens de l’histoire. Comme ça, d’un simple regard j’ai un résumé de l’évolution de chacun.

      Merci pour ton commentaire 🙂

  2. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    J’adore !  » Journal illégal » rien que ces deux mots donnent la dimension du Ghetto calsy de Svalgrad.

    • Coucou Marjorie, merci 🙂
      Tout ce qui ne va pas dans le sens de la propagande officielle est interdit dans le Tharseim.
      Mais quelle que soit la dictature, il y a toujours des gens pour résister et faire circuler des informations sous le manteau. Malgré la surveillance technologique les despotes ne pourront jamais tout contrôler.

  3. Eh eh toujours aussi passionnant, Sandro !
    Excellente idée que ce journal illégal et le ghetto Calsy, on s’y croirait :))))
    On se rend mieux compte du pays Tharseim, avec cette aventure. On dirait une sorte de super-cité à la fois élitiste et tyrannique, non ?

  4. Avatar Sandro
    Sandro dit :

    Merci Marjorie ^^
    Oui c’est tout à fait ça. Il existe plusieurs villes différentes mais elles sont séparées par des complexes industriels. Donc on peut considérer que la majeure partie du Tharseim est une super-cité monstrueuse. La nature est confinée dans les endroits les plus difficiles d’accès et le cercle polaire, et même dans ces lieux elle n’est pas indemne de pollution.

    Certaines périodes ont été relativement sereines selon les dirigeants successifs, ils n’ont pas tous été des tyrans malgré les désastres écologiques dont ils sont responsables. Mais comme le dit Bakir Meyo, les choses n’ont fait qu’empirer depuis l’accession au pouvoir de Hirdan Pascor.
    Il y aura très bientôt un autre récit du journal de Bakir où il continuera de décrire le Tharseim, peut-être la semaine prochaine.