Des démons plein la tête

 

Ouest du Calsynn – Année 601

 

Les pillards encerclaient une fois de plus la petite tribu avec leurs véhicules, attaquant comme une horde de démons. Les modestes agriculteurs nomades n’opposaient qu’une piètre résistance face aux buggies et motos hérissés de piques de ces brutes sanguinaires armées jusqu’aux dents.

Aveuglés par les épais voiles de poussière soulevés dans le soleil levant, les modestes nomades ne tardèrent pas à jeter leurs armes en levant les mains au-dessus de leurs têtes en signe de reddition. La moitié des hommes armés de la petite tribu gisaient déjà à terre, blessés ou tués par les tirs des pillards.

Le chef des cultivateurs se précipita au milieu de la place formée par les huttes sur le sable du désert, haranguant les assaillants en les suppliant de cesser les violences.

— Prenez tout ce que vous voulez ! criait-il. Mais cessez le feu, par pitié !

Les pillards se réunirent en cercle autour du chef éploré, sans arrêter de faire tournoyer leurs machines dans un vacarme assourdissant. Le chef de la petite tribu les implorait à genoux, les bras levés au ciel.

 

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(Crédit photo : Brocken Inaglory)

 

La plus grosse des voitures blindées stoppa devant lui dans un grand nuage de poussière. Les yeux brouillés par les larmes, il ne discernait qu’une masse sombre se découpant en contre-jour dans la lumière aveuglante du soleil.

Il vit une silhouette féminine bondir sur le toit du véhicule et à l’instant où elle écarta les bras en poussant un cri, tous les autres pillards firent stopper leur machine. Un silence de mort s’abattit sur le campement nomade.

— Tas de fainéants ! lança la femme d’une voix juvénile mais puissante. Vous ne produisez pas suffisamment de ressources, il va falloir faire des efforts.

Les pillards aux dégaines apocalyptiques poussèrent des exclamations en exhibant leurs maigres prises. Ils étaient tellement nombreux que même en s’appropriant toutes les réserves de nourriture de la petite tribu, le butin leur semblait dérisoire.

— Nous travaillons comme des bêtes de somme, nous ne pouvons pas faire mieux ! protesta le malheureux chef des cultivateurs semi-nomades.

La jeune femme secoua la tête avec un rire moqueur, agitant sa crinière de dreadlocks cuivrée. Elle sauta subitement de son perchoir pour se planter devant le meneur des nomades, le poussa brutalement du bout du pied et il se retrouva étendu sur le dos.

— Il faudrait peut-être un nouveau chef pour les motiver, insinua la combattante.

Il fut frappé par la beauté sauvage de la jeune femme, la dureté de son regard. Elle décrocha un horrible fouet de sa ceinture et le déploya en le faisant claquer sur une roche. La lanière souple était constellée de pointes métalliques tranchantes.

 

Le chef des cultivateurs resta interdit, clignant des yeux dans la lumière crue du soleil. Cette voix, cette jeune femme aussi belle que cruelle, se pouvait-il que…

— Ta… Taya ? dit-il. C’est bien toi ?

— Salut, papa. Tu vois, même en devenant le chef de ces paysans, tu n’as jamais été à la hauteur pour protéger ta famille.

— Par tous les esprits du désert ! Mais qu’ont-ils fait de toi ?

Il tenta de se redresser mais Taya fit tournoyer son fouet-barbelé au-dessus de sa tête et il n’osa plus bouger.

 

 

Un cri déchirant fit tressaillir tout le monde tandis qu’une femme accourait vers eux, aussitôt immobilisée par deux guerriers du clan Morojir. La femme en pleurs hurlait le nom de Taya.

— Votre fille est morte il y a bien longtemps, lança-t-elle assez fort pour que même sa mère l’entende. Maintenant, je fais partie des dominants. Et vous, vous n’êtes que nos esclaves !

Les Morojir poussèrent des hurlements enthousiastes en brandissant leurs armes.

— Ce n’est pas de la force de te comporter comme ces monstres ! lança son père. Les forts sont ceux qui ne vivent pas sur le dos des autres ! Vous n’êtes que des parasites, des démons !

Et il se redressa pour cracher au visage de sa fille.

Surprise un instant, Taya essuya le crachat avec sa main libre, et sortit de ses poches un inhalateur dans lequel elle aspira une grande bouffée. Ses pupilles se dilatèrent et ses yeux injectés de sang brillèrent d’une lueur mauvaise. Elle rangea l’objet alors que son beau visage se déformait en une horrible grimace de dégoût.

Elle arma son bras droit, fit tournoyer son fouet monstrueux et l’abattit de toutes ses forces sur le crâne de son père. La lanière barbelée s’enroula en arrachant des lambeaux de chair et manqua d’arracher un œil au pauvre homme sidéré.

Taya tira violemment sur son fouet, la tête pivota sur elle-même en produisant un immonde craquement, et le cadavre de son père s’affaissa sur le sable.

Elle dégagea son arme d’un habile mouvement du poignet tandis que sa mère hurlait à s’en briser les cordes vocales, solidement immobilisée au sol par deux hommes.

Taya fit amener l’ensemble de la petite tribu devant elle. Elle désigna tous ceux qui l’avaient connue pendant son enfance et ses hommes les massacrèrent. La pillarde participa elle-même au bain de sang.

De sa famille biologique, elle ne laissa vivre personne, pas même les plus jeunes.

Elle plaça la responsabilité de chef sur l’un des survivants, et lui donna des consignes strictes sur la quantité de nourriture que la tribu devait produire. Puis les Morojir s’en allèrent en laissant une fois de plus un spectacle de désolation derrière eux.

 

 

Lorsque la troupe menée par Taya atteignit le quartier général des Morojir à Elgadir, Vanger et Orpheo venaient de terminer une discussion avec d’étranges visiteurs que la jeune guerrière voyait pour la première fois.

Taya observa leurs uniformes aux motifs triangulaires et bicolores alors qu’ils remontaient dans leur superbe vaisseau volant, emportant avec eux des paquets soigneusement emballés.

Tous étaient des hommes, grands et corpulents en comparaison des Calsy habitués à une vie des plus austères. Les plus lourdement armés portaient des tenues noires et rouges, ils encadraient un homme habillé de noir et gris et deux autres en noir et vert.

Cela faisait des années que des nordiques n’étaient pas venus traiter directement avec Vanger le Déchireur.

 

L’appareil ultramoderne des Thars décolla dans un souffle et disparut rapidement dans le ciel céruléen, laissant sur le sable un tas de matériel que certains hommes commençaient à transporter vers les réserves, sous la surveillance de Vanger.

— Et voilà enfin Taya ! s’exclama le colosse, assis sous un auvent à l’abri du soleil de plomb.

Vêtu d’une ample tunique rouge, le chef des Morojir avait une apparence massive et volontairement repoussante. Sa carrure monstrueuse était accentuée par une musculature hypertrophiée, bourrée de drogues et d’hormones de synthèse.

Chaque centimètre de son corps de bodybuilder était tatoué ou scarifié, jusqu’à la peau lisse de son crâne sous laquelle était greffée une plaque de métal ne laissant dépasser que des pointes.

Brillants d’une lueur démente dans son visage patibulaire, tatoué et scarifié, les yeux de Vanger étaient rouges comme le sang. Ses dents limées en pointes et couronnées de métal lui valaient son surnom de Déchireur. Il avait la sinistre habitude d’achever ses proies en leur arrachant la langue ou la gorge avec ses mâchoires.

 

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(Meth Demon. Illustration : Don Hankins)

 

— L’expédition s’est bien passée ? demanda le grand Orpheo à la peau sombre, debout à ses côtés.

— Impeccable, affirma Taya sans un regard pour son amant occasionnel. J’ai dû leur désigner un nouveau chef et faire un peu de nettoyage dans leurs rangs, mais comme ils sont moins nombreux, il leur reste un peu de nourriture.

— Ils avaient de la résine bleue ? demanda Vanger avec intérêt.

Taya fit non de la tête et son chef acquiesça d’un air satisfait avant de s’injecter sa drogue préférée dans une cuisse, puis il se redressa de toute sa hauteur.

— C’est bien ce que je pensais. Les nordiques sont prêts à nous échanger à nouveau des armes et des véhicules, mais ils s’intéressent maintenant à cette résine que fabriquent certaines tribus du désert. Très peu de gens connaissent cette recette, il nous la faut.

— Tout ce matos contre de la résine ! s’esclaffa Taya. Ça fait des siècles que les Calsy se soignent avec ça, les nordiques sont stupides…

Vanger dévoila ses crocs de métal dans un sourire moqueur.

— T’y comprends rien, merdeuse. Leurs scientifiques ont trouvé de nouvelles vertus à cette pâte bleue, un vrai élixir de jouvence qu’ils disent. Si nous obtenons le monopole sur la résine, ils nous fournirons de quoi mettre tout le Calsynn à nos pieds. Tu piges ?

— Ouais c’est bon, fit Taya. T’inquiète, je la trouverai cette recette… mais pas maintenant. J’suis vannée.

Elle partit s’isoler dans ses quartiers, après avoir repoussé brutalement les avances d’Orpheo qui la trouvait sexy quand elle rentrait d’un pillage, couverte de sang, de poussière et de sueur.

Le chef et son fidèle lieutenant allèrent s’adonner à quelques jeux pervers pour fêter leurs nouvelles acquisitions.

 

Une fois seule Taya s’enferma à double tour, balança ses affaires sur le sol et se laissa glisser contre un mur. Alors seulement, elle laissa s’exprimer l’infime parcelle d’humanité qui subsistait en elle. Ses larmes coulèrent pendant de longues minutes avant que ses démons ne reprennent le dessus.

Taya se mit à rire. C’était fait. Toute trace de son passé était détruite, tous les témoins de ce qu’elle aurait pu être étaient réduits au silence. Très peu de personnes pouvaient encore se vanter de l’avoir connue avant qu’elle devienne… ça.

Elle fouilla d’une main tremblante dans le coffret où elle rangeait sa réserve de drogues. Contrairement à Vanger et Orpheo, elle répugnait à s’injecter les produits avec des seringues. L’inhalateur lui semblait moins crade. Taya s’envoya une dose massive de méthamphétamines avant de sortir dans le soleil couchant.

Envahie par une montée d’euphorie sauvage, elle s’élança dans les ruelles sombres de la cité du désert, en quête de victimes pour assouvir ses pulsions vengeresses de sexe et de sang.

Emportée par une spirale vicieuse, elle était bien décidée à tout faire pour oublier qu’un autre chemin était possible. Et dans sa fuite éperdue d’elle-même, Taya Morojir ne cessa de s’enfoncer dans la noirceur la plus perverse.