Deux cœurs dans la tourmente… et tout a basculé

 

(Journal illégal de Bakir Meyo – suite de Dangereuse activité clandestine)

 

« La porte s’ouvrit sur une scène abominable : Melina était par terre, en pleurs et le visage en sang. Ousmane se tenait au-dessus d’elle en l’insultant copieusement, et lui cognait dessus à grands coups de poing.

Ni une ni deux, Pablo et moi nous sommes précipités sur le grand métis pour le plaquer au sol. Malgré sa blessure, le frère de la belle avait réagi aussi vite que moi. Ousmane l’a repoussé brutalement, l’épaule blessée de Pablo s’est écrasée contre un mur, lui arrachant un cri avant qu’il ne tombe inconscient, terrassé par la douleur.

Je me suis retrouvé seul, au corps-à-corps contre le colosse. Nous nous roulâmes sur le sol en échangeant des coups, mais il était bien trop puissant pour moi. Je me suis vite retrouvé en position de faiblesse, étendu sur le dos avec le monstre qui me maintenait plaqué au sol en défonçant mon visage à coups de poing.

Je sentais mes os se briser, mon sang giclait à chaque coup. Dans une tentative désespérée, je tentais de saisir le flingue caché sous ma veste. Il frappa mon poignet avec une telle force que le revolver valdingua dans la pièce. Ousmane semblait possédé. Ses yeux injectés de sang lançaient des éclairs de folie meurtrière.

— Voilà ce que j’en fais, du gentil Bakir ! cracha-t-il en continuant de me massacrer. On verra si tu l’apprécieras toujours quand j’en aurai fini avec lui !

Les coups pleuvaient. Je n’avais même plus la force de lui résister. Je sentis que j’allais m’évanouir, envahi par un brouillard rouge. Mourir peut-être.

Une première détonation, étouffée par le silencieux. Puis une deuxième. Je vis les yeux d’Ousmane s’agrandir sous l’effet de la surprise. Une tache rouge s’épanouit sur sa poitrine. Troisième détonation. Un horrible trou apparut au milieu du front du grand métis et il s’écroula sur moi, raide mort.

Melina tenait mon revolver en tremblant. Elle le laissa tomber au sol et fondit en larmes. Je me dégageais péniblement pour aller vers elle, la prit dans mes bras, et nous avons sangloté ensemble.

 

 

Dès que nous avons repris nos esprits, malgré notre piteux état nous nous sommes précipités pour nous occuper de Pablo. Il reprit connaissance alors qu’on le portait sur son lit. Le brouillard rouge ne voulait pas quitter ma tête endolorie, cotonneuse. J’avais le nez et une dent cassés. Le joli visage de Melina était tuméfié par les coups. Elle avait une pommette fracturée, un affreux hématome violacé l’empêchait d’ouvrir un œil.

Je verrouillais la porte de l’appartement laissée ouverte pendant la bagarre. Nos cris avaient sans doute attiré l’attention des voisins, mais personne ne vint voir ce qui se passait. La crainte qu’inspirait Ousmane à tout le monde nous servit, cette fois. Grâce au silencieux, les coups de feu étaient passés inaperçus.

Il fallut utiliser toutes les ressources de leur maigre armoire à pharmacie. Gavés d’antalgiques, nous nous sommes d’abord occupés de l’épaule de Pablo. La partie la plus délicate fut de lui enlever les vêtements brûlés et collés à la plaie. Mais nous réussîmes à panser cette horreur et ensuite, Melina et moi nous soignâmes mutuellement.

Jamais je n’allais oublier la douceur de ses gestes envers moi, son désespoir mêlé de reconnaissance. Son visage tellement meurtri, abîmé… J’avais voulu l’aider, mais c’est elle qui venait de tuer un homme pour me sauver. Son homme. Avec ce flingue que j’espérais ne jamais avoir à utiliser, destiné à nous défendre contre la police tharse, et qui venait de servir contre un autre immigré. Un membre de notre mouvement de résistance, pour couronner le tout.

Nous regardâmes le cadavre du grand métis, tétanisés d’abord, impuissants devant le fait accompli. Je leur proposai alors d’opérer comme j’avais dû le faire avec le corps de Relg.

Melina et moi sommes ressortis pour faire des emplettes, nos visages difformes cachés tant bien que mal par les masques respiratoires et les capuches. Ce printemps était si froid que cela ne choqua personne. Nous achetâmes des bidons de soude dans plusieurs commerces différents, pour ne pas trop attirer l’attention. Les vendeurs et les clients des magasins nous regardèrent bizarrement, ou était-ce juste une impression ? Nous nous sentions coupables, mais personne ne pouvait deviner ce que nous venions de faire.

 

La nuit tombait dehors alors que nous rentrions, les bras chargés. Une fois notre fardeau déposé dans l’appartement, Melina fondit une nouvelle fois en larmes devant le corps de son ex-fiancé.

Malgré sa blessure, Pablo nous aida à porter le cadavre dans la baignoire. L’ignoble suite de l’opération, vous la connaissez…

 

 

En dépit des masques respiratoires, des fenêtres grandes ouvertes et de tout ce qui nous tombait sous la main pour parfumer l’atmosphère, l’odeur fut épouvantable. À la fin il ne restait que les os, les vêtements synthétiques et les trois balles qui avaient tué Ousmane. Tout fut réparti dans différents sacs, dont nous emportions aussitôt une partie dehors.

Autre problème : le logement était au nom du métis. Impossible pour Melina et Pablo de rester dans cet appartement. Je leur proposai de venir chez moi, le temps de trouver une autre solution.

Ainsi, après un petit détour par le bord de mer… nous nous retrouvâmes tous les trois dans mon studio minable à l’autre bout du quartier. Il était déjà très tard. J’étais de toute façon en congé et vu leurs blessures, mes deux amis allaient devoir prévenir leurs employeurs de leur absence pendant quelques jours, au moins.

 

Après avoir recouvré un semblant de calme, nous eûmes une longue discussion tous les trois. Ce n’était pas la première fois qu’Ousmane frappait Melina. Les tensions étaient de plus en plus vives entre eux, et j’appris aussi avec stupeur que j’en étais l’une des causes. Le frère et la sœur ne me l’avaient jamais dit, mais depuis que j’étais entré dans leur vie, ils m’appréciaient vraiment beaucoup. Au point que Melina prononçait de plus en plus souvent mon prénom quand elle se disputait avec Ousmane, comparant nos paroles et nos actes pour tenter de le mettre devant ses contradictions et sa mauvaise foi.

Matelas gonflables et couvertures étalées par terre, il n’y avait plus de place dans le studio. Nous parvînmes finalement à nous reposer au petit matin, côte à côte tous les trois. Melina m’a pris la main en murmurant un merci, puis elle s’est endormie contre mon épaule. Raide comme un piquet, je passais ces quelques heures sans pouvoir fermer l’œil. Aucun de nous trois ne dormit vraiment, je pense. Mais pas entièrement pour les mêmes raisons.

Melina… nous étions deux cœurs dans la tourmente. Elle, parce qu’elle avait donné tout son amour à la mauvaise personne. Comme je l’avais fait aussi par ignorance et manque d’estime de soi, il n’y avait pas si longtemps… Et moi, tourmenté parce que je refusais bêtement de l’écouter, ce cœur qui ne cessait de m’envoyer des messages depuis deux ans. Nous étions pourtant faits l’un pour l’autre.

Et puis, tout a basculé. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette explosion de violence nous a rapprochés, libérés. Elle nous a mis devant l’évidence que nous tentions d’ignorer. Oh, cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il a déjà fallu se remettre du choc initial. Mais cette nuit terrible fut le déclencheur d’une prise de conscience commune. D’une nouvelle relation.

 

 

Les journées suivantes furent consacrées à nous remettre de nos émotions et de notre fatigue, à nous soigner et continuer à faire disparaître les os d’Ousmane. Nous retournâmes plusieurs fois à leur ancien logement pour qu’ils récupèrent des affaires et tout nettoyer à fond. Puis, quand l’état de Pablo lui permit de cacher complètement sa blessure, il alla déclarer aux services de police que le grand métis avait disparu.

Comme il s’agissait aussi d’un immigré, nous savions que les recherches ne seraient pas effectuées avec beaucoup de zèle.

Il fallut en revanche raconter la vérité à nos contacts de la Main Opaline. Enfin quand je dis « nos » contacts, à l’époque c’était plutôt les leurs. Étant donné les blessures que purent montrer le frère et la sœur, leur version fut visiblement acceptée. À cette occasion, nous avions même appris que notre organisation clandestine avait de sérieux doutes quant à la fiabilité d’Ousmane. Pablo devint le nouveau chef de notre petit groupe.

Nous cohabitions pendant quelques jours, puis je dû reprendre mon travail en mer. Quelle ironie. Alors que j’avais attendu tellement longtemps cette promotion qui me permettait de fuir la ville pendant de longues semaines, même si le travail était dur et moralement très discutable, j’en arrivais à regretter de l’avoir obtenue. Je ne vivais plus seul dans mon petit appartement minable, j’avais enfin deux compagnons pour partager mon quotidien… dont Melina. Mais c’est moi qui devais partir.

Le frère et la sœur tenant à ne pas représenter un poids pour moi, ils allaient chercher activement un autre logement pendant mon absence. J’embarquais sur le navire de pêche de mon employeur avec la crainte de retrouver mon studio vide, à mon retour.

Et c’est ce qui arriva… »

 

 

– Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°12 [journal illégal]

Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.

 

 



 


Commentaires 4 à Deux cœurs dans la tourmente… et tout a basculé

  1. J’adore, quel bonheur de retrouver Bakir Meyo ! As-tu déjà préparé la suite ou improvises-tu ?

    • Hello Marjorie !
      Au départ j’improvisais, en suivant quand même une trame générale prévue à l’avance. Les dix premiers textes de Bakir ont été écrits au fur et à mesure de leur apparition ici.
      Et puis, suite à une conversation avec Marjorie M, j’ai mis un grand coup d’accélérateur pour en faire un roman à part entière.
      Je viens de terminer cette histoire depuis environ 2 semaines. Comme il ne s’agit encore que d’un premier jet, je dois réécrire/corriger chaque extrait en l’adaptant aussi au format d’un article de blog. Donc il y aura sans doute des petites différences dans le texte entier qui sera publié au final 😉

  2. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Ton fan club des Marjorie s’exprime ! Top comme toujours. Tu vas faire un carton avec le « Journal illégal de Bakir Meyo » et je sais pourquoi en y réfléchissant 🙂

    • Je sais pas si ça marchera, j’espère. Peut-être parce que la vie de Bakir est plus proche de la nôtre que celle des personnages de mon premier roman ?… Merci Marjorie 🙂