Enfance brisée

 

Elgadir, ouest du Calsynn – année 595

 

Les buggies et les motos du clan Morojir tournoyaient dans l’arène en soulevant des tourbillons de poussière. Le public sauvage hurlait, acclamant les champions et crachant sur les perdants. La course avait été d’une violence terrible. Plusieurs véhicules étaient en flammes et de larges traînées de sang imprégnaient le sable.

Dans les gradins, Taya était à genoux aux pieds de son maître.

Un lourd collier de métal enserrait son cou, une longue chaîne en partait et l’autre extrémité était solidement tenue par le sadique Harun. Il donnait régulièrement des petits coups secs sur la chaîne pour lui rappeler qu’elle devait toujours avoir un œil sur lui. Obéir au moindre geste, à la moindre injonction sans discuter. Baisser le regard, rester soumise et silencieuse. Une petite chose sans dignité, un objet de plaisir voué à satisfaire les pulsions des mâles alpha.

Taya pensait à son arrivée dans le clan, quatre ans plus tôt, alors qu’elle n’était qu’une enfant et venait d’être enlevée à sa famille. Les choses avaient failli se dérouler différemment. Les brutes avaient tout de suite remarqué la pureté de ses traits, son visage mutin dont la finesse et la beauté ne laissaient personne indifférent.

Rien dans son physique n’était hors du commun, de prime abord. Une peau halée, relativement claire pour une Calsy, des cheveux châtains et lisses, des yeux bruns. Mais le tout était agencé avec une harmonie et une symétrie qui accrochait les regards.

Taya avait d’abord était mise de côté, avec les filles les plus jeunes et les plus jolies. Elles furent enfermées dans des cages alors que les pillards se distribuaient les autres, se battant parfois entre eux jusqu’à la mort pour s’approprier l’objet de leur désir. Puis ils frappaient les captives et les traînaient vers leurs huttes au milieu des hurlements.

Pour ces barbares, les femmes n’étaient que des trophées. Une autre jeune captive avait expliqué à Taya ce qui les attendait.

 

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Le grand chef du clan se réservait les plus jolies pucelles. Vanger Morojir répugnait à passer derrière ses hommes. Régulièrement approvisionné en esclaves par ses pillards, il pouvait même se permettre d’élever une partie de son futur harem. Contrairement à certains de ses subalternes, Vanger le Déchireur avait beau être un monstre de cruauté et de violence, il ne touchait pas les enfants.

Pendant ses deux premières années d’esclavage, Taya n’était sortie de sa cage que pour apprendre les tâches domestiques à faire, les règles à respecter, éduquée comme une servante par les favorites du chef. Ce terrible Vanger qu’elle n’apercevait toujours que de loin.

Mais Taya était toujours aussi belle et elle commençait à prendre des formes, son corps changeait. Certains tordus la lorgnaient avec concupiscence, lui disaient des choses obscènes et tentaient de la tripoter à la moindre occasion.

L’un de ces déséquilibrés développa une obsession pour elle. Une nuit, il alla jusqu’à tuer le garde et pénétra dans la cage des vierges. Après avoir menacé les autres filles de son arme, il se jeta sur Taya et la prit de force. Elle n’avait que treize ans.

Certaines eurent quand même le courage d’appeler à l’aide alors qu’il commettait l’irréparable, d’autres gardes se jetèrent sur lui et entreprirent de le battre à mort. Vanger le Déchireur intervint cette fois en personne, empêchant ses hommes de finir le travail. Il voulait faire un exemple, rappeler à ses troupes ce qu’il en coûtait de défier l’autorité du chef.

Le violeur fut traîné au milieu du campement et alors qu’il hurlait pour qu’on l’épargne, il fut émasculé puis crucifié sous les yeux de tous ses camarades de clan. Puis on le laissa là, à se vider lentement de son sang. Son agonie dura encore toute la journée du lendemain, et Vanger laissa le corps exposé jusqu’à ce que le soleil le dessèche comme une momie.

Taya fut chassée de la cage des promises du chef et c’est un de ses combattants, Harun, qui en fit sa chose. À partir de ce jour, elle perdit le compte des viols et des humiliations qu’elle subit. Son maître l’obligea à porter toutes sortes de tenues dégradantes, à se faire tatouer et percer certaines parties les plus intimes de son corps.

Sa dernière lubie était de la promener nue, attachée en laisse et restant à quatre pattes comme un animal, dans tout le quartier d’Elgadir qui appartenait à leur clan. Il se vantait de montrer à tous que sa chose était la plus belle.

Elle n’était pas sa seule esclave, mais elle était si jolie que les autres perdirent de l’intérêt à ses yeux, et leurs maigres privilèges. Certaines femmes se mirent à détester Taya. Deux fois déjà, elle avait dû se battre pour protéger sa vie. Et deux fois elle avait tué des jalouses.

 

 

Harun tira violemment sur la chaîne pour la ramener au présent. Il détestait quand Taya était dans ses pensées. L’esclave se devait de maintenir la tête baissée, mais toujours en restant attentive à son maître, pour réagir à la moindre demande, assouvir le moindre caprice.

Malgré tout ce qu’il lui faisait subir, quelque chose en elle restait indomptable. Elle avait le don de l’énerver, et en même temps, cette résistance excitait ses appétits pervers. Ça lui plaisait qu’elle donne toutes ces occasions de se faire punir. Il savait qu’un jour il parviendrait à détruire totalement ses résistances, à petit feu. Personne ne pouvait encaisser pareil traitement sans subir d’effroyables dégâts psychologiques. Et alors peut-être, quand il aurait balayé les derniers vestiges de sa volonté, il se lasserait de ce jouet pour en trouver un autre.

Harun utilisait toute sorte d’instruments douloureux sur elle, mais il veillait à ne pas laisser trop de marques sur sa poupée vivante. Elle était très jeune et pouvait servir encore longtemps.

Il se mit à discuter avec un autre pillard, Taya eut encore un instant de répit.

Dans l’arène les machines avaient disparu, seules restaient quelques carcasses fumantes. Les jeux barbares approchaient de leur terme. Des pauvres types capturés dans d’autres clans étaient en train de se battre avec des lances dérisoires, contre de redoutables arachnides du désert. Peu survivaient. Taya ne leur accordait que des regards indifférents.

À quinze ans, elle avait déjà vu mourir tellement de gens, presque tous les jours de ses quatre années de captivité. Même elle était devenue une meurtrière. Pour se défendre, mais elle avait apprécié ce sentiment de puissance. Elle avait aimé sentir qu’elle pouvait aussi avoir le dessus.

Les êtres humains ne lui inspiraient que du dégoût.

D’abord, elle avait surtout haï les hommes. Mais au fil du temps, et c’était le pire, elle commençait parfois à trouver du plaisir dans leurs étreintes bestiales. Elle voyait bien qu’elle n’était pas la seule à s’accoutumer à cette vie de cauchemar, les esclaves allant jusqu’à se disputer les faveurs de leurs tortionnaires. À présent les femmes aussi la dégoûtaient, elle se dégoûtait elle-même.

Taya sentit la tension de la chaîne se relâcher, et risqua un regard vers son maître. Harun était en train d’embrasser un autre guerrier du clan à pleine bouche, qui se faisait lui-même caresser le torse par un adolescent esclave. Elle connaissait bien ses penchants et savait comment tout cela allait finir. Parfois, il aimait regarder pendant que d’autres hommes la brutalisaient.

Il n’était pas rare que les ébats se déroulent sur les gradins devant tout le monde. Pour ce genre de réjouissances, Vanger leur lâchait la bride.

Elle baissa vite le regard alors que son maître tournait la tête vers elle. Le visage couturé de cicatrices se fendit d’un affreux sourire et il tira fort sur la chaîne, pour que Taya se retrouve tout contre son ventre, sur le côté. Il empoigna ses cheveux et plaqua la bouche de l’adolescente sur son bas-ventre tendu par le désir.

Contre ses seins nus, elle sentit le contact glacé du poignard de son maître alors qu’elle ouvrait son pantalon et s’appliquait à le satisfaire. D’un coup d’œil elle vit que le jeune esclave faisait la même chose à l’autre guerrier à côté, qui embrassait à nouveau Harun goulûment.

Tout autour d’eux, les sauvages du clan Morojir se laissaient aller à leurs pulsions. Comme souvent, une fois que l’alcool et le sang avaient coulé à flots, les festivités dégénéraient en orgie ou en bagarre générale. Parfois les deux.

Le dégoût de Taya se mua en une vague de haine. Alors qu’elle sentait le plaisir de son maître approcher de son paroxysme entre ses lèvres, elle se redressa subitement en saisissant la lame accrochée à la ceinture. Elle trancha l’appareil génital d’un geste, et le brandit au-dessus de sa tête dans une grande giclée de sang, en poussant un hurlement de triomphe.

 

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Elle enfonça rapidement la lame dans la gorge de Harun et la ressortit pour affronter les autres. Elle réussit encore à balafrer un visage, puis fut dépassée par le nombre de fous furieux qui se jetaient sur elle en la rouant de coups.

Le sombre Orpheo, bras droit de Vanger le Déchireur, intervint en personne avant que Taya se fasse lyncher par la foule. La mêlée était si violente qu’il dut tuer et cogner quelques chiens de guerre pour rétablir le calme. Puis quand il vit qui était la responsable de tout ce désordre, il éclata de rire.

Couvert de tatouages et de scarifications, Orpheo n’avait rien d’un tendre. C’était un meurtrier hors pair. Son crâne était rasé à blanc sur les côtés, tandis qu’une épaisse crinière de dreadlocks pendait du dessus. Ce grand maigre à la peau sombre, en dépit de son aspect sauvage, n’avait pas un visage trop affreux.

Orpheo s’agenouilla devant Taya qui gisait au sol, ensanglantée, tuméfiée par les coups. Il souleva sa tête par les cheveux pour la regarder en face. Elle était encore consciente.

— Je me souviens de toi, dit le lieutenant des pillards de sa voix rauque. Tu aurais dû appartenir au patron, jolie poupée… quel dommage d’abîmer tout ça. Pourquoi tu as tué ton maître ? Tu en as marre de vivre ?

Taya lui cracha du sang à la figure avant de répondre :

— J’veux crever, ouais. Mais pas comme une merde. J’veux me battre en tuant un maximum de connards.

— Tu as du cran, petite pute. Faire partie de nos guerriers, ça serait une première pour une pisseuse… Tu me plais bien, mais y faudra faire tes preuves. Chez les Morojir pour mériter sa place, les choses se règlent en combat singulier. Pas de coup tordu comme tu viens de le faire, juste deux enculés qui se battent à armes égales, face-à-face, jusqu’à la mort.

— Tu veux que je saigne lequel ?

Orpheo éclata encore de rire, et se redressa pour faire face à l’assemblée de brutes sanguinaires.

— Je revendique cette pute ! lança-t-il de sa voix puissante. Cette fille a plus de couilles que beaucoup de mecs ici, et elle est pas encore trop amochée. Alors même si vous êtes déjà un paquet à lui être passés dessus, à partir de maintenant Taya est à moi ! Plus personne la touche ou je vous étripe vivants ! Compris ?

Personne ne broncha. Orpheo lança un regard vers la grande tribune où Vanger le Déchireur observait attentivement la scène. Le grand chef des Morojir leva sa chope en signe d’assentiment. Le lieutenant se pencha à nouveau vers Taya et lui dit tout bas :

— Tu garderas le harem de Vanger quand tu sauras te battre. Je vais faire de toi une vraie tueuse, une putain de prédatrice. Et quand tu seras prête y faudra buter un homme en duel, si t’y arrives, t’auras les mêmes droits que les plus gros couillus de ce clan. Mais en attendant, va te laver et rejoins-moi dans ma hutte…

Et ainsi, pendant son adolescence, Taya passa d’un maître à l’autre. Malgré sa brutalité, Orpheo s’avéra moins tordu que son précédent maître. Elle ne garda presque pas de marques sur son visage, après cette nuit-là. Elle était si jolie qu’il oublia vite qu’elle avait appartenu à d’autres. Orpheo profita pleinement de son corps avant de lui apprendre quoi que ce soit sur le combat. Pendant leurs ébats, il s’arrangeait d’ailleurs pour qu’elle soit entravée la plupart du temps, et loin de toute arme.

Elle se plia aux exigences de son nouveau maître, se comportant en esclave docile, tout en nourrissant sa haine des hommes. Échafaudant patiemment sa future vengeance.

Son esclavage dura encore des années. Orpheo jeta son dévolu sur d’autres filles plus fraîches et moins dangereuses. Il commença à lui apprendre à se battre, elle s’avéra très douée et plus elle progressait, moins il la touchait.

 

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Taya devint la dresseuse du harem de Vanger. Elle se montra sans pitié avec les autres filles, éprouvant du plaisir à passer du statut de dominée à celui de dominante. Pour ne pas se laisser détruire, elle devint vicieuse et cruelle. Pire encore que les autres.

Un jour, alors qu’elle approchait de la vingtaine, elle défia un guerrier sans envergure, qu’elle tua. Puis un autre plus fort, et un autre, et ainsi sans le laisser paraître clairement, elle élimina tous les hommes qui l’avaient prise de force et souillée.

L’un après l’autre, tous périrent, sauf un. Le puissant Orpheo qu’elle admirait pour les talents de guerrier qu’il lui transmettait. Elle voulait apprendre toujours plus de lui, et Taya savait se montrer persuasive pour l’entraîner encore dans des nuits endiablées.

Elle fut acceptée comme une combattante par le clan, commença à se joindre aux expéditions et aux razzias. Sa soif de domination ne cessa de s’accroître.

Taya prit à son tour la tête d’expéditions de pillage et elle soumit ses propres esclaves, hommes ou femmes, auxquels elle fit subir les mêmes atrocités qu’elle avait endurées, et d’autres encore.

De plus en plus influente, elle utilisait parfois le sexe afin de séduire les hommes trop forts pour elle, et les mettre quand même à ses pieds. Seul Vanger lui résistait.

Elle réussit ainsi à persuader d’autres Calsy de les rejoindre, des tribus entières vinrent grossir les rangs des Morojir. Taya fut la toute première femme de ce clan à devenir une esclave combattante, puis une meneuse de brutes.

Elle rêvait secrètement de prendre la place d’Orpheo à la droite du puissant chef, inflexible et invaincu, véritable objet de sa vénération. Elle se rapprocha lentement de Vanger le Déchireur, devenant bientôt l’un de ses plus fidèles lieutenants.

Cette petite fille qui fut innocente et très belle aurait sans doute suivi une route difficile, dans sa modeste tribu d’origine. Une vie dure mais honnête, si le destin n’en avait décidé autrement.

Mais des hommes qui n’avaient d’humain que l’apparence l’avaient arrachée à sa famille en bouleversant son avenir, avaient violé sa chair et perverti son âme, ne lui laissant que le souvenir amer d’une enfance brisée. Détruite à jamais.

 

Ainsi parfois naissent des monstres. Ainsi se poursuivit la lente ascension de Taya Morojir parmi les pillards les plus violents du Calsynn.

Ainsi allait s’inscrire sa légende en lettres de sang.

 

 



 


4 Responses to Enfance brisée

  1. Quel beau et difficile texte Sandro ! Il m’a fait froid dans le dos (alors qu’il fait une chaleur caniculaire !) Que de violence, que de perversité ! Et tu montres bien que la violence entraîne la violence, hélas.

  2. Merci Danny.

    Oui désolé, je suis très sombre en ce moment.
    Des gens subissent encore l’esclavage de nos jours, c’est terrible.

    J’aborde ce sujet à travers le parcours de Taya parce que je trouve aussi intéressant de montrer l’évolution des « mauvais » dans les histoires. Comme il est possible de détruire une personne, jeune d’autant plus, en se comportant de manière inhumaine.
    Certaines victimes ne parviennent pas à briser le cercle et deviennent à leur tour des bourreaux…

  3. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Wow ! On dirait tellement du « Mad Max » au départ que j’avais des guitares électriques qui hurlaient dans ma tête 🙂 J’aime bien quand tu es sombre aussi, c’est effrayant mais reste toujours élégant et sans sombrer dans le pathos. J’aime particulièrement la réplique de Taya lorsqu’elle dit qu’elle veut bien crever mais en se battant et en tuant un maximum de connards ! Tout est dit pour la suite rien qu’avec cette phrase ! j’adore 🙂

  4. Merci Marjorie.
    Oui dans le Calsynn c’est une ambiance très Mad Max, j’assume 🙂

    Le prochain texte avec ce personnage abordera aussi l’influence des Thars sur ce clan, et on va s’approcher de leur big boss.
    Taya n’apparaîtra que dans le 2ème roman. Mais son histoire se construit aussi pendant le 1er, alors je partage une partie de son passé sur le blog.
    C’est important pour moi de montrer comment elle s’est transformée, mais je n’ai pas envie de me plonger dans ce genre de thème trop souvent. C’est pour cette raison que j’accélère un peu son histoire vers la fin du texte. Je pense écrire 4 ou 5 articles sur Taya, pas plus. Après, ça se passera dans le roman 😉