Le monastère de Leda

Il y a bien longtemps que le monastère où résident Elorine et Naëlis est devenu le centre névralgique de l’ordre Ophrys.

À l’époque du roman, cela fait quatre cents ans que toute l’architecture valokine est basée sur le savoir-faire des terims, les insectes sociaux bâtisseurs. Tout a commencé avec le monastère principal situé près de Leda, la capitale, au cours de l’année 186 du calendrier colonial.

Sur Terre, vous connaissez l’existence des termitières. En Afrique certaines peuvent mesurer jusqu’à 8 mètres de haut avec une base de 30m de diamètre. Les termites mélangent leurs excrétions avec de la terre et parfois des fibres de bois, pour fabriquer un mortier devenant très solide en séchant.

Comparés à la taille des individus qui les construisent ces édifices sont gigantesques, défiant encore les techniques humaines. Et ces petits insectes végétariens sont aveugles !

Les termitières sont truffées d’un réseau de galeries, de conduits d’aération et de chambres abritant l’ensemble des ouvriers et soldats, la reine, le roi, les œufs et les larves, des réserves de nourriture et même des salles dédiées à la culture de champignons (les termites s’en servent pour dégrader les fibres de bois qu’ils ne peuvent pas digérer seuls).

Termitière(images de Wikimedia Commons et Mycologia34)

 

Ces constructions réalisées avec des matériaux totalement naturels sont étonnamment complexes. Elles disposent d’un système de ventilation très efficace apportant fraîcheur et humidité dans les salles qui en ont besoin. Les termitières favorisent même l’amélioration du sol dans les régions désertiques, la terre des alentours devenant plus fertile.

Il en existe aussi bien sûr en milieu tropical humide.

termitière-photo1 (crédit photo : www.wiithaa.com)

 

Imaginez la taille d’une bâtisse construite par de lointains cousins des termites mesurant près de deux mètres… Sur Entom Boötis, les terims fuient également la lumière. Ils sont aussi aveugles et leur carapace est translucide.

En cette année 186 donc, les frontières de la Valoki étaient bien définies, l’ordre Ophrys rayonnait sur toute la Ceinture Tropicale. La Nemosia n’était pas encore une nation, elle ne représentait que les deux provinces valokines les plus au nord, en bordure du Calsynn aride.

Les constructions étaient faites de pierre et de bois dans la puissante nation tropicale, le monastère de Leda était une bâtisse imposante au cœur de la ville.

Cette année fut marquée par deux évènements importants en Valoki.

Shaïli Angama venait de s’éteindre à l’âge exceptionnel de 131 ans, après un siècle de règne prospère (voir Les insectes sociaux et La découverte du Seid). Dans sa grande bienveillance, la fondatrice de l’ordre Ophrys avait elle-même mis en place le Conseil Veneris, partageant le pouvoir avec les autres Veneris Matria. Aussi, il n’y eut pas de heurts concernant sa succession.

Comme il était de tradition chez les Valokins, le départ de la défunte vers l’Au-delà fut l’occasion de célébrations joyeuses. Suite à l’incinération de l’héroïne nationale, des festivités eurent lieu pendant plusieurs semaines dans tout le pays.

C’est au cours de cette période que survint un autre drame dans une terimière particulièrement proche de la cité de Leda.

Les myrmes et les vespères locales étaient aussi des alliées des Sœurs Ophrys, elles n’en restaient pas moins des prédateurs s’attaquant parfois aux autres insectes sociaux.

Dès qu’une nouvelle colonie voyait le jour il fallait envoyer des moniales prendre contact avec la jeune reine, renouveler les alliances, les compromis. L’essaimage de certaines espèces de myrmes était difficile à observer, l’envol nuptial s’effectuant de nuit. Seules les myrmes sexuées possédaient des ailes. Au cours de la parade nuptiale, les reproducteurs pouvaient s’éloigner de plusieurs dizaines de kilomètres de leur colonie d’origine.

Suite à l’accouplement, les mâles mouraient dans l’indifférence générale tandis que les jeunes reines fécondées perdaient leurs ailes et se mettaient en quête d’un nid pour commencer à pondre.

ant-flickr(crédit photo : Steve Jurvetson)

 

Si certaines espèces de myrmes bâtissaient elles-mêmes leur édifice dans le sol ou dans un tronc d’arbre-montagne, d’autres en revanche n’hésitaient pas à s’approprier le travail de leurs voisins quand la place venait à manquer.

Alors que les Sœurs Ophrys étaient accaparées par le deuil et les cérémonies, une colonie de myrmes noires provenant d’un secteur lointain prit d’assaut l’immense terimière pourtant si proche de Leda.

Les moniales furent alertées beaucoup trop tard pour empêcher le carnage. Elles se précipitèrent en nombre dans la construction colossale mais ne purent stopper les combats à temps. Les myrmes avaient sous-estimé les forces de leurs adversaires et dans les deux camps les dégâts furent dramatiques. Les deux reines furent tuées.

Chez les terims, contrairement aux myrmes, le roi et la reine vivaient ensemble au cœur de la colonie, entourés de sexués secondaires pouvant prendre la relève en cas de problème. Leurs techniques de défense étaient très élaborées (soldats bloquant les passages avec leur tête démesurée, jets d’acide, emmurement vivant des agresseurs…).

Malgré de lourdes pertes la colonie des terims avait le potentiel de se reconstituer, tandis que l’échec des myrmes les avait condamnées : ayant perdu leur unique reproductrice, les orphelines s’éparpillèrent dans la forêt, leur dernière chance de survie étant de se faire adopter par une autre colonie de la même espèce disposant d’une reine fertile.

Les Sœurs aidèrent les terims à évacuer les cadavres d’insectes, à tout nettoyer, puis il se passa quelque chose d’inattendu.

Au lieu de se remettre à pondre le plus rapidement possible pour réinvestir l’immense construction, le nouveau couple royal quitta tranquillement la terimière avec l’ensemble de sa suite. Ils offrirent leur bâtisse phénoménale aux moniales comme témoignage de leur reconnaissance. Malgré leur intervention tardive elles avaient permis d’éviter que les deux colonies ne s’entretuent complètement.

Les terims parcoururent à peine deux kilomètres à l’extérieur avant de trouver un emplacement à leur convenance. Ironie du sort, il s’agissait d’une ancienne myrmilière abandonnée que la colonie invasive des myrmes noires avait négligée, pour s’attaquer à une construction plus spacieuse et bien entretenue.

Si les prédatrices avaient daigné fournir quelques efforts pour reconstruire le nid délaissé, au lieu de s’attaquer à des adversaires trop nombreux, les deux colonies auraient même pu cohabiter en bon voisinage. Mais la vie en décida autrement.

Mastotermes_wiki(crédit photo : CSIRO)

 

Dans un premier temps, les moniales furent embarrassées par cette offrande gigantesque. L’idée d’investir la structure colossale était intéressante, mais les innombrables tunnels et chambres ne correspondaient pas aux dimensions humaines. Elles se demandaient comment elles allaient s’y prendre pour remanier l’ensemble du bâtiment. Et surtout, avec quels matériaux ?

Des Sœurs allèrent prendre conseil auprès du couple royal de la colonie de terims qui s’agrandissait rapidement. Quand ils disposèrent de suffisamment de troupes pour assurer la reconstruction de leur propre nid, les terims commencèrent à envoyer régulièrement des groupes d’ouvriers pour travailler avec les moniales.

Alors que la rénovation de la nouvelle terimière ne prit que quelques mois aux insectes bâtisseurs, la transformation du futur monastère demanda quatre ans de travail conjoint aux humaines et aux terims.

La hauteur des issues et des tunnels fut augmentée, les chambres de ponte et de culture furent réaménagées en bibliothèques, en salles de cours, en réfectoires ou même en jardins intérieurs placés sous des puits de lumière. Des centaines de pièces plus petites furent créées pour les logements, ainsi que des dizaines de couloirs et d’escaliers permettant la circulation des humaines. On ajouta des fenêtres, des entrées et des plateformes aériennes, le réseau de conduits d’aération fut adapté.

Un ingénieux système de récupération et de distribution d’eau de pluie fut également mis en place avec des salles d’eau collectives. La bâtisse monumentale était éclairée par des lumines, sorte de lanternes sphériques contenant un concentré de luciférine bioluminescente (la substance qui fait briller les lucioles).

En l’an 190 fut célébrée l’inauguration du nouveau monastère principal de l’ordre Ophrys.

 

Depuis cette époque, toute l’architecture valokine fut conçue selon le même modèle, voûtes et alcôves de terre maçonnée, bien que jamais les dimensions fabuleuses du monastère-terimière ne fussent égalées. Même les monastères des autres provinces ne pouvaient rivaliser avec celui-ci. Ce style se généralisa aussi pour les habitations civiles.

On décora les toitures des maisons de formes coniques ou de spirales, leur donnant des airs de coquillages géants agrémentés de grands vitraux colorés, imbriqués dans la végétation luxuriante.

 

nautilus-house_flickr(crédit photo : Mahfuz Ahmed)

 

 

À l’époque du roman, cela fait quatre siècles que le monastère principal domine le paysage valokin du haut de ses six cents mètres. Dédale de couloirs, salles, escaliers et ascenseurs, ces derniers étant actionnés par un système de turbines à aubes fonctionnant avec la force de l’eau.

La végétation tropicale a progressivement envahi les parois extérieures du monastère. Fantastique emblème de la cohabitation possible entre les espèces, il est resté depuis cette époque la plus grande construction de matériaux naturels habitée par des humains.

 

 


 




Commentaires 8 à Le monastère de Leda

  1. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    Hello Sandro
    une maison coquillage oui mais je préférais habiter dans les arbres comme les elfes, pour ma part !
    j’aime beaucoup comment tu as composé ton article. Nous apprendre des choses réelles de notre planète et de les transposer à ton univers. Je trouve que cela rend l’article beaucoup plus interactif sans rien perdre de la profondeur et de la beauté de tes textes. C’est aussi beaucoup plus facile à commenter et me donne le sentiment d’apprendre à te connaitre. toi : l’auteur. Peut-être, parce que je suis une grosse curieuse mais c’est vraiment intéressant de se sentir proche ou de comprendre les motivations, les inspirations de l’auteur.
    Surtout si on est fan comme je le suis, de ton travail 🙂
    Oui vraiment ! j’aime beaucoup cet article super généreux dans tous les sens du terme.

  2. Avatar Sandro
    Sandro dit :

    Coucou Marjorie
    Je me demandais justement si ça ne risquait pas de gâcher un peu l’immersion. Mais bon, il faut rendre à César comme on dit… notre planète est magnifique.
    Merci beaucoup pour ton commentaire, je vais en tenir compte pour les prochains articles 🙂

  3. Avatar Marjorie Moulineuf
    Marjorie Moulineuf dit :

    et oui pas facile de trouver le juste milieu, on est souvent avare de soi ou de son histoire quand on tient un blog. T’as fait un bon mix selon moi. Et en plus tu donnes des repères aux gens qui ne serait pas familiers avec ce genre de littérature.. Ce qui ne peut que les faire apprécier encore plus, tes textes et faciliter l’immersion comme tu dis !

    • Avatar Sandro
      Sandro dit :

      Ça rejoint la discussion qu’on avait eue au sujet du public ciblé. L’idéal effectivement, ce serait de pouvoir être lus même par ceux qui ne sont pas familiers des genres de l’imaginaire…

  4. Fan depuis le début, je reste fan inconditionnelle de ce long article qui m’apprend beaucoup de choses tant sur ton roman que sur les insectes de notre monde.
    J’aime beaucoup ce croisement entre les deux univers, l’histoire qui se faufile toujours et qui parvient à nous garder en haleine tandis que tu nous donnes de nombreuses informations sur l’historique et le fonctionnement de chacune des espèces.

    Bravo car tu excelles dans ces allers-retours fréquents entre passé et présent (si l’on peut dire). Et merci Sandro pour ce bel article

    http://danny-kada-auteure.com/partage-et-financement-participatif

  5. Avatar marjoriehistoireavivre
    marjoriehistoireavivre dit :

    Sandro, c’est génial, comme toujours 🙂 J’adore cette immersion que tu arrives à provoquer, entre ton Univers et les richesses de notre Terre.
    J’ignorais que le monastère était à la base une construction des insectes, c’est top !
    Excellente idée !
    Je ne connaissais pas la maison coquillage, je suis fan, c’est très beau ! Je connaissais juste les maisons genre Hobbit, bulles en surface ou maisons sous terre.
    J’aime surtout, dans cette maison coquillage, l’intérieur, ça donne des idées de déco et d’aménagement intérieur, quand même…

  6. Avatar Sandro
    Sandro dit :

    C’est vrai que dans le roman, on n’entre pas dans le monastère dès le début. Je me suis dit que ce serait sympa pour les abonnés de découvrir l’histoire du monastère avant d’y suivre les personnages.

    Cool pour la maison-coquillage ! J’aime beaucoup le design intérieur aussi, moderne tout en étant harmonieux et plein de verdure. La « nautilus house » qu’on trouve en photos sur le net se situe au Mexique il me semble. Merci Marjorie 🙂